Éric aimait conduire la nuit. Surtout si elle était claire comme aujourd’hui. Seul dans sa voiture il avait une sensation d’invincibilité. Tel un destrier, le véhicule réagissait au quart de tour aux pieds du jeune homme. Il était grisé par la succession des virages, son corps oscillant au gré de la force centrifuge. La lune apparut derrière une colline, Éric se pencha pour mieux la voir. Ce mouvement fit dévier le volant vers la gauche. Une voiture, tous feux allumés surgit du virage. Instinctivement il redressa. Craignant un choc il ferma les yeux une demi-seconde. Rien ne se passa. Il voulut rectifier sa trajectoire, mais il était trop tard, déjà les roues s’engageaient sur le bas côté. Il vit devant lui une immensité noire où émergeaient les silhouettes de quelques arbres. Un grand choc et il se sentit projeté en avant et broyé dans un étau.

Il souffrait terriblement. D’où lui venaient ces douleurs ? Il lui fallut un certain temps pour ouvrir les yeux. Où était-il ? L’image d’un homme penché sur lui se matérialisa. Une lumière bleue clignotait. Le souvenir du choc lui revint en mémoire. Il tenta de parler, mais l’effort le fit basculer, à nouveau dans le noir. Une odeur de café lui pénétra dans les narines. Il était dans l’atmosphère apaisante du « Boyard ». Les percolateurs crachaient leurs jets de vapeur à travers l’atmosphère enfumée de la brasserie. Sur le comptoir les barmen vidaient des soucoupes. Au tintement des pièces se superposait le bruit si caractéristique de la caisse enregistreuse. Lucien et André circulaient entre les tables, leurs plateaux dans un équilibre improbable au bout de leur bras. Et leurs commandes fusaient au milieu des rires et des conversations. Éric était assis sur une banquette en skaï rouge, machinalement il enfonça un doigt dans une déchirure. Ce geste qu’il avait fait tant de fois le projeta en arrière et les images défilèrent comme celle d’un film qu’on rembobine. Et le visage de Marie jaillit…

Il y avait avant et après Marie…

Le « Boyard » était la brasserie où il venait déjeuner avec ses collègues. Il travaillait depuis cinq ans dans une banque. Le plaisir de débuter dans cet emploi de conseiller financier s’était estompé au fil du temps. Certes son emploi lui permettait une certaine aisance, son travail l’intéressait, ses relations avec son entourage étaient bonnes, mais un sentiment d’insatisfaction s’était installé en lui. Il n’osait pas se l’avouer, car il considérait cela comme puéril : il était à la recherche du grand amour. Il avait cru le rencontrer deux ou trois fois. Ses liaisons n’avaient pas duré longtemps. Après l’exaltation de l’amour physique, il voyait ses partenaires, telles qu’elles étaient : des jeunes femmes belles sans doute, ardentes, mais incapables de la communion d’esprits qu’il recherchait.

C’était un mercredi. Il déjeunait au « Boyard ». Il la vit entrer avec plusieurs personnes. Fasciné, il ne cessa de la regarder pendant tout le repas. À regret il retourna au travail. En passant à côté d’elle, il fut déçu qu’elle ne détourne pas la tête. Le jeudi ne vint pas assez vite à son gré. Au « Boyard », il fut le premier assis face à l’entrée. L’attente était insupportable. Dans sa tête il avait bâti tout un scénario : elle travaillait dans le secteur et venait déjeuner avec ses collègues. À mesure que le temps passait, il commença à douter. C’était la première fois qu’il la voyait ! Peut-être était-ce une coïncidence ce repas au « Boyard » ? Un groupe entra, il crut reconnaître certaines personnes. Elle n’était pas là ! La déception lui serra l’estomac. L’exaltation dans laquelle il vivait depuis la veille retomba brusquement. Jamais un après-midi ne lui sembla plus sinistre. Il essaya de se raisonner. Il avait eu tort de s’enflammer, il rencontrerait des filles aussi belles qu’elle….Pourtant, son esprit refusait cette argumentation. Du visage de cette jeune femme émanait quelque chose d’inexplicable qui le bouleversait sans qu’il puisse l’expliquer. Il attendit en vain le lendemain. Le week-end lui parut interminable. Pendant ces deux jours, il avait réfléchi. Cette fille était passée dans sa vie telle une comète dans le ciel. Il fallait continuer à vivre comme auparavant. Le lundi assis au milieu du groupe, il essayait de manifester de l’entrain alors que le cœur n’y était pas. Inconsciemment il gardait une lueur d’espoir.  Mais il se forçait à penser à autre chose.

La porte s’ouvrit et au milieu de plusieurs personnes elle apparut ! Elle était toujours aussi radieuse.  Son estomac se noua. Elle discutait en riant avec un homme plus âgé qu’elle. Pendant tout le repas, le démon de la jalousie le rongea. Il savait qu’il n’avait aucun droit sur elle, mais il détestait ce bellâtre auquel elle souriait.

****

La première journée avait été éprouvante pour Marie fraîchement émoulue de l’Université. Ce premier poste dans un cabinet d’assurance était une épreuve à laquelle elle se préparait depuis longtemps. Tout le monde était attentionné avec elle, mais cette nouvelle fonction exigeait énormément de concentration à laquelle s’ajoutait la peur de ne pas être à la hauteur de la tâche.  Enfin le déjeuner marqua une pause. Au « Boyard », la plupart des tables étaient déjà occupées. Des clients qui partaient juste à ce moment-là, leur permirent de rester groupés.

D’emblée, Marie fut séduite par l’atmosphère de la brasserie. Elle appréciait d’appartenir à un groupe. Dès son enfance elle avait souffert de problèmes au coeur qui avaient exigé une opération à l’âge de deux ans. Les chirurgiens avaient fait le maximum, mais Marie avait gardé une fragilité cardiaque qui l’empêchait de mener la vie habituelle des filles de son âge. C’est donc avec sa mère et l’aide de cours par correspondance qu’elle avait poursuivi des études jusqu’au baccalauréat. Son état s’étant un peu amélioré à la puberté elle avait pu fréquenter l’université et y obtenir un mastère. Néanmoins, au sein du campus elle fréquentait rarement les autres étudiants.

La rencontre avec Christophe avait été une révélation. Elle était tout de suite tombée amoureuse de lui. À ses yeux ce garçon avait toutes les qualités : beau, brillant, intelligent. Elle envisageait son avenir avec lui. Naïve elle croyait que c’était la même chose pour lui. Certes il appréciait cette petite jeune femme fragile, mais il ne se considérait pas assez vieux pour s’attacher durablement. Tel un papillon, de tempérament volage il allait butiner avec d’autres filles. Marie lui fit des reproches qu’il ne supporta pas. Ainsi après trois mois d’idylle il l’avait quitté.

Marie pensa ne jamais se remettre de cette rupture, elle avait tellement idéalisé leur couple ! Elle était sortie de cette aventure avec une haine de la gent masculine.

Son entrée dans le monde du travail fut un baume à sa déception.

Pendant plusieurs jours elle refusa d’aller déjeuner avec ses collègues préférant consacrer l’heure du repas à terminer son travail. Puis vint le week-end. En raison de sa santé fragile, elle ressentait la fatigue de cette semaine.

Le lundi elle retourna au travail plus détendue. Son chef de service l’avait prise sous son aile dès le début et aux déjeuners occupait son attention par un flot de paroles. Cela ne l’avait pas empêché de remarquer qu’un jeune homme à une table voisine, la regardait avec insistance.

****

Elle revint tous les jours : Éric passait son temps à  la fixer. Plusieurs fois il eut l’impression qu’elle lui avait jeté un regard complice. Il avait tellement peur d’être déçu qu’il essayait de se convaincre que c’était un effet de son imagination.

Puis il y avait eu le miracle. Ils se rencontrèrent à la caisse de la brasserie. Il aurait voulu disparaître sous terre tant il était troublé. Elle lui avait souri. Il ne souvenait pas s’il en avait fait autant. En d’autres circonstances, sa timidité naturelle l’aurait incité à s’éclipser, mais tel un homme qui se noie, il eut une réaction insoupçonnée.  Il s’entendit dire : je m’appelle Éric, je vous regarde tous les jours, est-ce que vous accepteriez de prendre un verre avec moi ce soir ? Il se préparait à un refus, regrettant déjà d’avoir prononcé ces paroles quand elle répondit en souriant : oui, je sors du travail à 18 H, rendez-vous à la terrasse du « Boyard ».

À 17 H 30, il était à la terrasse du café.

*****

Marie était une bûcheuse. Sa volonté lui permettait de surmonter ses ennuis de santé. Elle avait des cheveux noir de jais, sa peau blanche résultait d’une mauvaise circulation, ses lèvres à peine rosées étaient translucides, des yeux marron foncé ressortaient de part et d’autre de son nez parfaitement dessiné. En raison de sa ressemblance avec la princesse d’un conte de Grimm ses parents l’avaient surnommé Blanche-neige.

Elle s’intégra vite. Son chef de service, beaucoup de ses collègues lui faisaient une cour discrète. Elle savait maintenir une barrière polie, mais ferme. Au « Boyard » l’insistance du regard du jeune homme à la table voisine l’avait irrité, mais au fur et à mesure que le temps passait, elle s’y était habituée. Certes sa rupture avec Christophe était encore proche et elle en gardait toujours le dégoût des hommes. Mais elle lisait dans le regard du jeune homme une ferveur qui intérieurement la flattait. Au fil des repas, elle sentait grandir entre eux une sorte d’intimité. Elle eut conscience de la nécessité pour elle de sa présence le jour où il ne vint pas au « Boyard ». Une absence de trois jours concrétisa le lien qui s’était forgé entre elle et lui. Elle prit conscience que la communion entre deux êtres ne nécessite ni contact ni parole. Marie se sentait prête pour une nouvelle idylle. Seule l’appréhension l’empêchait de faire le premier pas.

Le hasard bouscula les choses. Un jour se levant pour payer, elle le vit devant elle. Elle ne put s’empêcher de sourire. Il bredouilla une demande. Elle s’entendit répondre. Le soir même ils eurent rendez-vous.

                                                            ****

Une profonde douleur le ramèneà la réalité. Le beau visage de Marie disparaît, remplacé par le plafond blanc d’une chambre. Il remue une jambe et sent le contact rugueux d’un drap. Il se souvient des jours précédents. Il est parti en vacances chez ses parents dans l’Ardèche. Le plaisir de les voir a été un peu gâché par l’absence de Marie. Il a hâte de la revoir. L’accident s’est produit  pendant son voyage de retour. Maintenant il est allongé, incapable de bouger dans cet hôpital inconnu. Extrêmement fatigué il sombre à nouveau dans son rêve.

Il est assis depuis une demi-heure à la terrasse. Il répète les phrases qu’il va lui dire, qu’il doit lui dire. À chaque fois il change, les trouvant plus ridicules les unes que les autres. Elle arrive enfin. Comme elle est belle ! Elle s’assoit à côté de lui et l’embrasse sur la joue. Et les paroles lui viennent naturellement comme s’ils se connaissaient de toute éternité. Elle lui parle de son travail, de sa vie, de ses préoccupations.

Les choses s’enchaînent spontanément. Ce sont leurs premiers baisers, les restaurants, les cinémas, les pique-niques. Éric a la sensation d’avoir enfin trouvé le grand amour. Ils ne vivent pas encore ensemble. Mais il est convaincu que leur communion va évoluer vers une union durable.

******

Telle Blanche-neige ayant croqué la pomme empoisonnée, Marie est allongée sur son lit d’hôpital. Son teint est encore plus blanc que d’habitude. Les évènements se sont déroulés très vite. C’est à regret qu’elle a vu Éric partir en vacances chez ses parents. Elle n’a rien dit : que de plus naturel que cette visite annuelle. Leurs retrouvailles n’en seront que plus fortes. Un matin en se rendant à son travail elle a été prise d’un malaise et s’est évanouie dans le métro. Elle a été transportée aux urgences puis à l’hôpital St Louis où elle est soignée depuis des années. Le professeur Lévy ne lui a pas caché la gravité de son état. C’est un miracle que son cœur ait tenu de si longues années, grâce aux traitements administrés. Mais la médecine a des limites. Aujourd’hui aucun médicament ni aucune opération ne sont plus capables de restaurer les fonctions de son coeur. Il est impossible de prévoir quand il s’arrêtera, mais l’échéance est proche. Seule une greffe peut la sauver, mais la liste d’attente est longue et les donneurs compatibles rares.

Ce n’est pas la mort qui fait peur à Marie, c’est de quitter Éric. Elle se souvient de leur premier rendez-vous à la terrasse du « Boyard » et des autres qui ont suivi ; des sourires complices de Robert le serveur. Avec le jeune homme, sa vie avait pris une nouvelle saveur. Éric était prévenant avec elle, de temps à autre lui apportait un bouquet. Autant de choses que Christophe n’avait jamais faites. Elle comprenait maintenant qu’elle avait été éblouie par le brillant de l’étudiant, mais qu’en fait ce garçon n’était qu’un être superficiel, égocentrique et égoïste. Même en amour il se comportait comme un goinfre sexuel ne pensant qu’à son propre plaisir. Avec Éric c’était différent, ils communiaient avec leurs corps comme ils communiaient avec leurs esprits. Elle n’avait pas le courage de lui apprendre la gravité de son état. Quand elle lui téléphonait, elle lui jurait que tout allait bien.

 Son retour était proche. Aurait-elle la force de tenir jusque là ?

****

Dans l’unité de réanimation de l’hôpital de Poitiers, une sonnerie se déclenche dans la salle de garde. Alerte Unité 2. Le médecin de garde suivi par une infirmière se précipite. Cela fait une journée que le blessé est maintenu en vie à l’aide d’un cœur artificiel et une respiration mécanique. Sa courbe encéphalographique est devenue plate. Le cerveau a cessé de fonctionner…

*****

Le professeur Lévy a réuni d’urgence son équipe. Blanche-neige s’éteint doucement. Ici pas de prince pour lui faire cracher la pomme vénéneuse. Seule une greffe la sauverait. Le coordinateur central des greffes vient de lui téléphoner. Un jeune homme, victime d’un accident de la route vient de décéder à l’hôpital de Poitiers. Les analyses sont formelles, ses tissus cardiaques sont compatibles avec ceux de Marie. C’est inespéré !

******

À l’hôpital de Poitiers, un infirmier s’engouffre dans l’hélicoptère dont les pales brassent l’air, une boîte réfrigérée à la main.

******

À l’hôpital St Louis,  Blanche-neige est déjà dans le bloc opératoire. Une machine la maintient artificiellement en vie, son cœur n’est plus capable de battre régulièrement.

Toute l’équipe est prête, on n’attend plus que le cœur de remplacement.

Une infirmière arrive dans le bloc : la moto vient de franchir l’entrée. Le médecin anesthésiste ouvre le robinet, la jeune fille tombe dans un profond sommeil. Le professeur Lévy entouré de ses assistants commence à inciser la poitrine de la patiente.

*****

Marie ouvre les yeux. Il lui faut plusieurs minutes pour revenir à la réalité. Elle est d’abord étonnée de se trouver dans une chambre d’hôpital. Peu à peu elle se souvient des paroles du professeur : elle n’est donc pas morte ! Sans s’en rendre compte, on l’a opéré. Malgré une douleur diffuse dans tout son corps paradoxalement elle se sent mieux. Elle n’a plus aucune gêne pour respirer.

Le professeur Lévy entre dans la chambre.

  • Ce n’est plus Blanche-neige mais la Belle au bois dormant qui se réveille ! Je suis content de moi – dit-il en se tournant vers plusieurs jeunes internes qui l’entourent.
  • Qu’est ce que ça fait d’avoir un cœur tout neuf ?
  • Un cœur tout neuf ?
  • Mais oui petite Marie ! Nous avons eu bien peur…Vous étiez à deux doigts de nous quitter et nous étions bien impuissants. Quand… c’est un véritable miracle, le service national des greffes nous a contacté : un cœur compatible était disponible. Je l’ai greffé et il remplace le vôtre qui ne pouvait plus fonctionner. Vous voilà repartie pour de longues années !

Marie était assommée par les paroles du chirurgien. Tout cela était si inattendu. Elle ne put que balbutier un « merci » presque inaudible.

– Et ce n’est pas tout, c’est la cerise sur le gâteau nous avons pu constater au cours de l’opération que vous étiez enceinte ! L’heureux papa va récupérer sa dulcinée, toute neuve et en plus un héritier !