Il était une fois, sur les côtes ensoleillées de l’île d’Oléron, une huître nommée Gertrude. Elle se prélassait paisiblement dans les eaux claires, protégée par sa coquille épaisse.

Elle menait une vie paisible, solidement accrochée à son support et passait ses journées à filtrer l’Atlantique avec une nonchalance toute charentaise, rythmée par le ressac et les secrets des fonds marins.

Chaque jour, elle se nourrissait des nutriments que la mer offrait, profitant d’une vie tranquille, bercée par le doux mouvement des vagues.

 

Mais un jour, son destin bascula. Une main expérimentée plongea dans les profondeurs pour ramasser les plus belles huîtres. C’est ainsi que Gertrude fut arrachée à son royaume aquatique, transportée avec ses compagnes dans une bourriche en bois, secouée par les mouvements du bateau. Elle ressentait l’angoisse face à l’inconnu, un monde de bruit et de lumière qui l’attendait au-delà des vagues.

Secouée, compressée entre ses sœurs, elle quitta le sel de son île pour l’air vicié d’un étal parisien. Sous les néons du marché, elle n’était plus Gertrude ; elle était devenue une “Numéro 3, spéciale de claire”.

Elle voyait des gens se presser autour des comptoirs, émerveillés par la fraîcheur des fruits de mer.

Cela ne dura pas longtemps. Un amateur d’huîtres, les yeux brillants d’envie, réclama une douzaine d’huîtres numéro 3…

Gertrude ne savait pas encore que son calvaire ne faisait que commencer.

Le drame se noua dans une cuisine haussmannienne. Posée sur un lit de glace pilée — un froid sec et étranger qui n’avait rien de la fraîcheur marine — Gertrude sentit soudain une pression anormale.

Une lame d’acier, fine et impitoyable, chercha la faille. Gertrude contracta son muscle adducteur de toutes ses forces, mais l’acier fit levier. Un craquement sourd, et l’intimité de sa demeure fut violée.

Elle n’eut pas la force de réagir et de se plaindre. Pour quoi faire d’ailleurs ?  Qui se soucie du destin des huîtres ?

Hébétée, elle fut reposée sur un lit de glace pilée.

Tremblant de froid elle crut que son supplice était terminé ! Hélas il allait continuer …

Avant qu’elle ne puisse comprendre ce qui lui arrivait, une pluie d’acide tomba du ciel. Le jus de citron s’infiltra dans ses branchies délicates. Pour un être de calcaire et d’eau pure, chaque goutte de cet agrume est une brûlure corrosive, une torture liquide qui la fait se rétracter dans un ultime spasme.

Soulevée par une main inconnue, Gertrude fut précipitée dans un gouffre tiède et humide.

Elle se trouva engloutie dans une bouche ! Un froid infini l’envahit, mélangé à la chaleur d’une salive qui l’entourait. La sensation d’être dévorée était tout simplement dantesque. Puis, tout devint noir. Elle glissa vers l’oubli, emportant avec elle le souvenir des marées d’Oléron.

Était-ce là son ultime voyage, ou y a-t-il un paradis pour les huîtres ?

Existe-t-il un paradis pour les huîtres ?

Nous mangeur d’huîtres, nous sommes nous posés la question ?

Cela serait une injustice flagrante s’il n’existait pas !

Pour Gertrude nous pouvons essayer d’en esquisser une description.

 

Dans ce paradis :

L’eau y est à température parfaite, chargée de plancton nutritif qui ne s’épuise jamais.

Les citrons sont bannis, remplacés par des courants de sels minéraux apaisants.

Les humains n’ont pas de mains, ils n’ont que des yeux pour admirer la beauté des coquilles sans jamais pouvoir les ouvrir.

Gertrude s’y prélassera paisiblement et éternellement dans des eaux claires et cristallines, protégée par sa coquille épaisse.