Il croyait être immortel. Ce n’était qu’une illusion. Le vieil homme était confronté à une réalité qu’il avait toujours voulu nier. Lui le grand timonier, le guide suprême allait mourir comme tous les autres hommes. En vieillissant, son esprit avait occulté les signes de sa dégénérescence physique. Il ne voulait pas s’en rendre compte : il marchait moins bien, son souffle devenait plus court, ses douleurs plus fréquentes, sa fatigue plus présente. Son esprit restait intact et comme il l’avait toujours fait, il pensait dominer ces épreuves. Il était le meilleur et rien ne pouvait entraver sa gloire. De la terrasse de sa forteresse dominant les chaînes des montagnes avoisinantes, il laissait sa pensée vagabonder dans un passé lointain et pourtant si proche. Il les connaissait bien ces montagnes. Il se revoyait les parcourir à la tête de ses partisans. Une puissance voisine avait envahi le pays. Les habitants aussi rudes que la région n’acceptèrent pas l’occupation. Les troupes ennemies malgré leur armement, leur discipline et le nombre de régiments engagés n’arrivèrent jamais à « pacifier » le pays. Les résistants moins nombreux et moins bien équipés connaissaient tous les creux, reliefs et cachettes et harcelaient l’occupant. Malgré leurs succès dans les villes et les villages, les ennemis n’arrivèrent pas à débusquer les partisans cachés dans les montagnes. Au début, à la tête d’un petit groupe d’hommes, il avait su, grâce à ses dons exceptionnels, prendre le commandement de l’ensemble de la résistance. Il avait été contacté par des émissaires d’une puissance en guerre, elle aussi, contre les envahisseurs. Dès lors, les résistants furent ravitaillés en armes, matériels et vivres. À la fin de cette guerre mondiale, en tant que chef de la résistance il était devenu tout naturellement le dirigeant de son pays. Il avait appliqué à son peuple l’idéologie socialiste de son protecteur. Au début, l’aura de libérateur de la patrie lui donnait tous les droits. Mais peu à peu les choses se gâtèrent, des hommes s’opposèrent à ses décisions. Conscient de sa supériorité, persuadé de détenir, seul la vérité, gardien de l’idéologie qui devait conduire le peuple au bonheur il avait fait incarcérer, torturer, fusiller plusieurs milliers d’opposants. Dans le même temps, il s’était affranchi de la tutelle de la superpuissance qui voulait lui imposer ses orientations. Le pays s’était coupé du monde, vivant en autarcie. Sous l’emprise du dieu vivant, qu’il était devenu, le pays était entré en léthargie, la disette touchant de nombreux habitants. Toute tentative de rébellion était sévèrement réprimée. Une police secrète omniprésente maintenait un ordre oppressant.

Appuyé sur la balustrade de son balcon, il suivit des yeux le vol d’un aigle dans le lointain. La mort ne lui faisait pas peur. Il l’avait tellement côtoyé pendant la guerre d’indépendance ! Il pensait parfois aux compagnons qui l’avaient aidé à chasser l’occupant. Ils avaient eu, eux aussi, des postes de responsabilité pour diriger le pays. Mais il avait dû les éliminer un à un quand ils se sont mis à comploter en cachette pour le renverser. Il avait organisé des procès publics où chacun des traîtres reconnaissait sa culpabilité avant d’être exécuté. Il ne regrettait rien, la gloire du socialisme était à ce prix. Parfois il avait lui-même procédé à certaines éliminations. Non vraiment la mort ne lui faisait pas peur. Ce qui le hantait c’était sa disparition. Son esprit se révoltait à la pensée qu’un autre allait prendre sa place et gouverner ce pays dont il était le maître absolu.

Il n’avait jamais supporté d’avoir de dauphin. Dès qu’un de ses ministres prenait de l’importance, dans le meilleur des cas il l’écartait, mais le plus souvent, il le faisait exécuter pour haute trahison. La mort restant le meilleur moyen d’anéantir les ambitions.

Cela faisait plus de vingt ans que sa femme avait disparu. C’était une fille de son village qu’il avait épousée pendant la guerre. Elle l’avait accompagné pendant son ascension et aidé à gouverner le pays. Elle lui avait donné deux fils. Mais elle aussi l’avait trahi. Un jour il l’avait surpris au lit avec un jeune officier de la garde. Les deux amants étaient morts ensemble dans un cachot.

Ses deux fils étaient largement en âge de prendre sa succession, mais il n’acceptait pas de leur céder sa place. Ils seraient incapables d’assurer la gloire du pays. Il fallait qu’il dure le plus longtemps possible. Il avait séjourné, discrètement à l’étranger et consulté des spécialistes qui lui avaient prescrit des traitements. Dans sa poitrine battait le cœur neuf d’un jeune opposant qui condamné à mort n’en avait plus besoin. Mais son docteur lui avait expliqué que la maladie qu’il avait contractée n’était pas guérissable dans l’état actuel de la médecine. Toute sa puissance et tout son argent n’y pourraient rien. La thérapie qu’il lui faisait suivre lui permettrait de vivre encore un an, avec de la chance un peu plus…

Le guide convoqua sa garde rapprochée, il leur dicta les directives à suivre à son décès. En attendant, il tenait les rênes du pouvoir d’une main encore plus ferme. La répression contre l’opposition se durcissait, les prisons se remplissaient, les exécutions se multipliaient.

Cependant un ministre dans lequel il avait toute confiance organisa un complot contre lui. Il se méfiait pourtant de tout : les aliments qu’il consommait, les boissons qu’il buvait étaient goûtés au préalable. Il ne déplaçait jamais sans sa garde prétorienne et ses apparitions étaient rares. Toutes ces précautions n’empêchèrent pas un de ses proches, grassement rémunéré de remplacer un de ses médicaments par un autre qui provoqua l’arrêt de ce cœur pourtant neuf.

Le ministre félon était arrivé à ses fins. La mort du guide suprême était naturelle. Après avoir tant servi son pays, le grand timonier avait rejoint le paradis des travailleurs.

L’instigateur du complot n’eut aucun mal à convaincre les autres apparatchiks

 qu’il était le dauphin naturel du guide. L’organisation qu’il avait mise en place neutralisa les candidats au pouvoir.

Le peuple qui avait souffert pendant tant d’années acclama le nouveau dirigeant. Il était jeune et avec lui s’ouvrait un avenir d’espoir. La première année ce fut effectivement le cas. Les prisons se vidèrent. Une presse libre put enfin paraître. L’ouverture des frontières permit aux magasins de se remplirent. Les portraits obligatoires du guide suprême disparurent des rues et des maisons, ses statues furent démontées. Certes il restait le fondateur de l’idéologie du pays, mais son culte se résumait à un mausolée dans le sous-sol de la place principale de la capitale. Le corps du grand timonier y reposait dans un immense caisson en verre réfrigéré par de l’azote liquide. Les premiers mois, une foule immense défilait en silence devant son cadavre. Les quelques touristes revenus dans le pays ce mêlaient à ce pèlerinage. Ils en sortaient impressionnés par la semi-obscurité du mausolée et le froid. Le corps semblait encore vivant.

Mais comme tous les printemps, ce printemps eut une fin.

Toutes ces libertés nouvelles indisposèrent le nouveau maitre du pays. Rapidement la presse fut muselée, les dissidents ou les supposés tels furent arrêtés, les prisons se remplirent, les procès et les exécutions se multiplièrent. Les frontières furent fermées pour empêcher les séditieux de l’étranger de propager leurs idéologies pernicieuses. Le petit livre rouge du grand timonier fut remplacé par le petit livre vert du leader suprême. Des statues furent édifiées à sa gloire, d’immenses portraits rappelaient tout le bien qu’il faisait au pays, sa photo fut imposée dans chaque foyer. Une nouvelle fois une chape de plomb s’abattit sur le paradis des travailleurs.

Le mausolée du grand timonier tomba en désuétude. Plusieurs fois le leader infaillible se demanda s’il devait le détruire et jeter le cadavre dans une fosse commune. Mais il jugea qu’un dieu était nécessaire à la religion qui régissait le pays. Il en était le grand prêtre et il pouvait faire dire à son illustre ancêtre toutes les paroles qu’il souhaitait sans le risque d’être contredit.

Une trentaine d’années s’écoulèrent ainsi pendant lesquelles le génial leader régna sans opposant ou contradicteur.

L’histoire est un éternel recommencement.

Il croyait être immortel. Ce n’était qu’une illusion. Le vieil homme était confronté à une réalité. Lui le leader infaillible, la quintessence du génie allait mourir comme tous les autres hommes. À mesure qu’il vieillissait, son esprit avait occulté les signes de sa dégénérescence physique. Il ne voulait pas s’en rendre compte : il marchait moins bien, le souffle devenait plus court, les douleurs plus fréquentes, la fatigue plus présente. Son esprit restait intact et il pensait qu’il allait dominer ces épreuves physiques. Il était le meilleur et rien ne pouvait entraver sa gloire. De la terrasse de sa forteresse dominant les chaînes des montagnes avoisinantes, il laissait sa pensée vagabonder dans un passé lointain et pourtant si proche. Il avait eu plusieurs femmes, elles étaient mortes de sa main. Les chiennes avaient conspiré contre lui. Les trois fils et les deux filles nés de ces mariages successifs avaient subi le même sort, il ne pouvait même pas faire confiance à son sang. Aujourd’hui il se méfiait de tout, sa vie était jalonnée d’amis et d’ennemis éliminés au fil des ans. Il payait grassement des chercheurs pour lui trouver les remèdes qui lui assureraient l’immortalité. Il était bien seul, mais tous les génies le sont…

En ce premier jour de l’année 2045, il se promenait dans l’immense parc qui entourait sa forteresse, quand au détour d’un bosquet, il le vit…

Le grand timonier se dressait devant lui, fantôme vengeur d’un lointain passé.

Il n’eut pas le temps de réagir, deux soldats surgis de derrière les arbustes, avec un lance-flammes, le transformèrent en une torche vivante et les flammes ne laissèrent de lui qu’un tas de cendres.

Il n’eut pas non plus de temps de comprendre que le guide suprême avait demandé à sa garde prétorienne de le maintenir congelé jusqu’à ce que la médecine puisse enfin guérir sa maladie. Ce jour était arrivé ! Chose inouïe le prédécesseur succédait au successeur…

Le peuple avait oublié les souffrances passées et sacralisé le grand timonier. Il n’eut aucun mal à reprendre le pouvoir. Les apparatchiks comprirent tout de suite leur intérêt entre un leader génial en cendre et un guide suprême ressurgi de ses cendres, il n’y avait pas à hésiter…