Le ciel était bleu, la balade belle. Les sapins étaient blancs de neige. Mes gros souliers de marche bien chauds me permettaient d’avancer sur le sentier, sans mal.

J’eus envie de sortir du chemin, de savourer la poudreuse, plongée dans mes pensées à la rencontre de mes histoires.

Je chaussais des raquettes et poursuivis mon expédition lentement, avec effort.

J’arrivais sur le plateau. J’admirais le manteau neigeux immaculé. Les cristaux de neige étincelaient et crissaient sous mes pas. Éblouie de tant de beauté environnante, je ne vis pas la lumière baisser progressivement tant j’étais absorbée par la marche et le plaisir de cette évasion dans ce paysage d’hiver à perte de vue.

Il me sembla être transportée loin, si loin dans le temps et l’espace.

Le lac Baïkal, là-bas en Sibérie. Comme dans un conte rêvé. J’entendais même s’égrener les notes d’un petit air de Balalaïka au coin de ma mémoire.

Je revivais ce long voyage dans un paysage glacé vers la perle de Sibérie.

Etais-ce un mirage, une création féérique, des jours courts et comptés, d’air blanc chargé de la buée de nos souffles. Nous avancions, les femmes les enfants et les hommes enfin. Nous nous se tenions la main et les regards alors se croisaient.

La marche était rude, dure comme le sol gelé. Le lac Baïkal au loin devant, ouvrait l’horizon. Surtout à ce couple que vous formiez. Vous aviez cueilli un morceau de glace et l’aviez brandi comme un étendard, comme un signal de vos mains et bras engourdis, l’Amour en Sibérie.

Autre image : le corps tendu en avant l’homme au loin venait à grandes enjambées, émergeant de l’horizon le ciel derrière lui s’échappait en un rai de lumière.

Il allait sans effort. Son sourire était étroit, sa tête couverte. Il venait vers moi, mon père. La neige, la glace bleutée crissaient sous ses grosses chausses de cuir, transparence sous le miroir du sol.

A l’horizon, il me distinguait, là, il voyait mon signe de la main, et bientôt nous pourrions ensemble rejoindre les autres, les traverseurs du Lac, tous, qui formaient en cercle une ronde de paix et de joie dans ce pays glacé.

Lumière. Ils dansaient et chantaient ensemble, partageaient l’arrivée dans cette Sibérie lointaine et magique. Ils étaient venus, seuls, à deux ou en famille, se soutenant, bravant les éléments et respirant fort, au chaud sous leurs lainages, leurs pelisses, tapant les pieds de leurs grosses bottes. Certains étaient venus à travers le continent géant, à pieds, d’autres en train, croyant profiter de l’été, de la beauté du voyage par le transsibérien qui roulait et roule encore.

Ils y avaient joué, dormi, rêvé, chanté, pleuré en chœur. D’autres avaient accosté là, tant bien que mal avant le gel, avec de vieux rafiots qui après tant et tant de traversées à leur actif, n’en pouvaient plus et s’étaient échoués là tels de vieux cachalots abandonnés au bout de leur course. Ils étaient arrivés enfin à leur destination. Ils attendaient ensemble la lumière de la nuit, une aurore boréale qui les envelopperait. En famille.

Rudes et doux souvenirs que je n’avais pu vivre avec toi, mon père cet inconnu.

Aujourd’hui  je chantonnais l’air de balalaïka en marchant sur ce sentier alpin, levant le nez vers le ciel et les étoiles, en souvenir de mes rêves d’enfance, seule dans mon petit lit. Leur chaleur malgré le froid intense.

Mais soudain mon pas se fit plus lourd et dérapa sur la glace sous la neige. Je me sentis chuter chuter. Je glissais sans fin cherchant à me retenir sans succès.

Perdue dans un autre monde habité par le froid des sentiments, la glace des sensations, dans ma quête, je n’avais pas vu arriver la pente si réelle et abrupte pourtant. Quand la glissade cessa ce fut rude et douloureux. Une grosse souche d’arbre ou un rocher peut-être ? Je ne voyais plus rien, perdue dans la poudreuse.

Mes raquettes s’étaient détachées dans la chute. J’essayais de me relever sans succès. Très mal, j’avais très mal. Je tentais de me retourner, j’embrassais la neige. Elle était si froide et enveloppante à la fois. Dure et craquante contre ma peau. Je grattai autour de moi, mais je m’enfonçais petit à petit en bougeant et une horrible douleur dans le dos me déchirait. Je m’étais blessée en glissant.

La lumière environnante continuait de baisser. Le ciel avait perdu ses couleurs.

J’essayais d’atteindre mon sac dans tout ce blanc, ou bien une poche de mon anorak, mais mon dos si raide et douloureux semblait désormais tétanisé par le froid, comme petit à petit le reste de mon corps.

Alors je cessais tout mouvement et je regardais. Des scintillements. Les cristaux de neige, les étoiles. Je commençais à ne plus rien ressentir. La nuit tombait. Mon corps se glaçait, une douce torpeur m’envahissait. La neige douillette désormais, formait un sarcophage autour de moi. Ma douleur dans le dos n’était plus. Je rêvais à nouveau. La balalaïka m’appelait.

Je pensais vaguement :

  • Qui allait me trouver sous cette nuit étoilée, hors des sentiers ? Il était temps de dormir, ou pas encore peut-être, quelle heure était-il…

Et mon téléphone vibra soudain sourdement dans ma poche. On me cherchait. Je m’assoupissais. C’était l’heure de mon rendez vous avec moi-même.

  • Là, je vois une forme s’écria une voix.

Les lampes torches puissantes balayaient la pente. Les deux motoneiges avançaient sans mal suivant les traces de la promeneuse imprudente.

  • Pourvu qu’elle respire encore répondit l’autre voix
  • Une faible respiration, un pouls, oui elle vit. Ce n’était pas son heure, il s ‘en est fallu de peu, mes chiens ont fait du bon travail.
  • Regarde, ils se sont blottis contre elle.