Il avait décidé de faire une promenade avant de dîner. Il avait donné une main à son fils et de l’autre avait saisi la lanterne offerte par son grand-père quand il s’était marié.
« Tu verras, ce n’est pas une lanterne magique, avait précisé l’aïeul en riant, ni même une lampe à huile qui pue » avait-il ajouté en s’esclaffant encore plus fort.
Non, c’était une lanterne à batterie qu’il rechargeait régulièrement et qui dispensait une lumière phosphorescente.
Elle lui permettait de franchir les quelques mètres entre la maison et la rue sans s’entraver dans un jouet abandonné ou un rosier trop vite grandi.
Arrivés sur le trottoir il ne l’éteignit pas mais la souleva moins haut: les lampadaires remplissaient convenablement leur office et la rue était bien éclairée.
Père et fils se dirigeaient vers le port. Ils n’avaient nul besoin d’échanger.
C’était leur destination favorite. Ils venaient souvent admirer la vue sur la ville de l’autre côté du pont qui enjambait le fleuve. Ce soir, la lune se reflétait sur les eaux voilées de brume.
Ils restèrent un moment, immobiles, à contempler la silhouette des bateaux bercés par le clapotis de l’onde.
« Il ne faut pas qu’on lambine, dit-il au petit, ta mère s’inquièterait ».
Et doucement ils revinrent sur leurs pas.
Petit à petit, alors qu’il était déjà nuit, la lumière inonda la rue.
Stupéfait il regarda sa lanterne qu’il tenait toujours à la main. Elle était comme un œil bleu dans la nuit et tel un kaléidoscope illuminait les alentours de multiples reflets.
Agrippant son fils, il se sentit soulevé du sol. Il enserra l’enfant dans ses bras et ensemble, portés par le faisceau bleu, ils survolèrent le port, les bateaux et remontèrent le fleuve. La lanterne éclairait leur chemin avec intensité et il pensa que cela ressemblait à la lumière divine sur les images pieuses de son enfance.
Serrés l’un contre l’autre, le père et le fils se laissaient émerveiller par la beauté des paysages endormis qu’ils voyaient sous leurs pieds.
Ils arrivèrent au dessus d’un lieu familier, reconnurent la maison du grand-père. Soudain la lanterne se mit à rire comme le vieux quand il faisait une bonne blague.
Après avoir effectué une large boucle au dessus de la cheminée éteinte, ils refirent le chemin à l’envers enveloppés par la lumière bleue de la lanterne.
Quand la mère leur ouvrit la porte de la maison ils savaient tous les deux pourquoi elle avait des larmes plein les yeux.
« Le grand-père nous a quittés ce soir » balbutia-t-elle alors qu’ils la prenaient dans leurs bras et que la lanterne s’éteignait doucement.
« Il nous a dit au revoir, tu sais… » lança le petit alors que son père posait son index sur ses lèvres et que sa mère fronçait les sourcils.
Syllabe
Atelier d’écriture Villenave d’Ornon
29 octobre 2025


Que n’avons-nous pas plus souvent de contes aussi féeriques sur le site ?
Alors que la réalité brutale déferle sans arrêt sur ce monde, il est bon de lire ces quelques lignes de fraîcheur.
J’ai encore dans les yeux cette mystérieuse lumière bleue qui m’a entrainé un instant avec le père et son fils dans un au-delà éphémère et prégnant.
Dure est la chute avec le retour à la rationalité…
Une écriture magnifique, au cordeau, pour nous embarquer dans cet univers onirique.
J’ai beaucoup aimé cet essai de “Réalisme magique” cher à beaucoup d’auteurs Sud-Amércains et aussi au camarade Murakami (mais quand est-ce qu’ils vpont lui filer le prix Nobel, à celui-là !?) Vraiment très réussi ! On glisse naturellement de la réalité vers le surnaturel pour revenir se poser sans dommage dans le quotidien. Très bien mené, et très bien écrit, je trouve !
Un texte, très sensible aussi, avec cet adieu au grand-père qui se passe avec une belle sérénité.
Merci Syllabe, j’en redemande !
Texte tellement sensible,je ressens un grand plaisir à te lire.
Bonsoir Syllabe,
Je trouve que c’est une jolie histoire, écrite avec beaucoup de délicatesse.
Merci.