Nous nous étions donné rendez-vous devant le supermarché du Beausset. Assis sur le muret du parking, profitant d’un soleil trop longtemps attendu nous guettions l’arrivée de la voiture grise de nos amis. Le séjour que nous allions faire était traditionnel. Depuis une dizaine années, nous partions faire avec eux ce que nous appelions un stage tourisme-bridge. Cette année nous avions choisi le Var, espérant qu’en ce mois de mars cette région serait plus favorable au beau temps que Paris ou Lyon où nous vivions. Micheline avait tout organisé, il y a trois mois. La propriétaire avait été charmante, les photos du gîte et de son jardin laissaient augurer d’un « stage » agréable et confortable. Si le beau temps voulait, se mettre de la partie cela serait sans aucun doute une réussite. Mais, en désespoir de cause, comme l’avait dit Jean-Pierre si la partie tourisme est troublée par la pluie, il nous restera les parties de bridge qui seront plus nombreuses…

Nous partîmes ensemble du parking. Comme nous l’avions déjà constaté, la région était dédiée à la viticulture. Le guide nous avait appris que « le Bandol » figurait parmi les vins réputés, d’ailleurs le propriétaire du gîte était lui même viticulteur.

Sur le parking, Micheline avait téléphoné à la propriétaire pour lui annoncer notre arrivée imminente. À sa grande surprise, un homme lui avait répondu : il n’y aurait personne pour vous accueillir, les clés de la maison sont à côté du perron, cachées sous une pierre, au pied d’un cactus. Cette information me surprit. Mais il faut savoir s’adapter.

Je pris la tête du convoi. Nous avons surmonté la difficulté de trouver la route qui menait au gîte, le propriétaire avait indiqué que nous devions tourner après le numéro 1520 à droite et emprunter un petit chemin. Nous avons failli le rater, car il se trouvait à la sortie d’un virage, caché par des buissons. Une pancarte indiquait « CR N°372 CHEMIN PAS de la CRAU ». C’est donc avec angoisse que je m’engageais dans ce fameux chemin, fortement pentu, mal carrossé. Il descendait sur une cinquantaine de mètres. Nous étions censés rencontrer un petit pont et continuer tout droit. En bas de la déclivité, nous franchîmes une bande étroite surmontant un espace herbeux. Il fallait vraiment beaucoup d’imagination pour qualifier ce passage de pont ! Je sentais que ce séjour allait être aventureux. L’aventure se poursuivit : le propriétaire avait indiqué qu’il fallait ensuite continuer tout droit. La pente remontait fortement, devant moi une bifurcation. Un nouveau dilemme : aller à droite ou à gauche ? Me fiant à mon intuition, je me décidais pour la gauche et en faisant ronfler mon moteur pour ne pas caler je m’engageais dans le chemin dont le revêtement mélange de ciment et de terre datait sans aucun doute du siècle dernier. Pas besoin d’aller au fin fond de l’Afrique pour éprouver les sensations de l’aventure. On peut les trouver dans le Var. Mais la chance était avec nous : nous arrivâmes sur une plateforme érigée devant une maison. La vue que nous avions depuis cet endroit nous consola des péripéties rencontrées. Le site Internet où nous avions choisi notre séjour indiquait : « Gîte Le Bastide des tilleuls ». Pas de doute, nous étions arrivés à bon port, le bâtiment correspondait bien aux photos affichées. Une remarque : m’étant promené par la suite autour de la bastide je n’ai pas vu un tilleul !

 Nous étions arrivés en quelque sorte au bout du monde, car le chemin n’allait pas plus loin. J’appréciais le calme après l’effervescence de la ville. Le bastidon était construit au pied d’un coteau constitué de « restanques » en pierres. Le citadin, que j’étais, apprit plus tard que les restanques sont des plates-formes sur lesquelles sont pratiquées des cultures en terrasses. Au-dessus du coteau, une piscine et plus haut encore, un bois. L’endroit était charmant. Après cette arrivée un peu périlleuse, ce havre de paix avait quelque chose de rassurant. Mais l’aventure se poursuivit, la recherche des clés se révéla, de la même nature qu’une épreuve de Koh Lanta.   Nous avions beau soulever les pierres, une après l’autre, point de clés… Grâce à Dieu, Micheline finit par les trouver, enfouies dans la boue. Nous entrâmes : le gîte était spacieux et confortable. Nous allions pouvoir nous reposer de nos émotions ! L’installation terminée nous dinâmes dans la cuisine dont la fenêtre donnait sur un paysage provençal constitué de jardins, de bastidons, soulignés de cyprès.

Tandis que nous dînions, mon esprit se mit à vagabonder. Allez savoir pourquoi, plusieurs idées se mêlèrent dans mon cerveau. Tout d’abord la vision d’un petit appentis avec une porte verte situé près de la maison sur une restanque. Je l’avais aperçu, dès mon arrivée. Ma première réaction avait été de penser aux paroles de la chanson de Francis Cabrel : « Ma cabane au fond du jardin », parodiées ensuite par Laurent Gerra. Ayant essayé rapidement de l’ouvrir (d’aucuns me reprocheront d’être trop curieux), resurgit une réminiscence de mon enfance : un conte de Perrault, avec « le petit cabinet de Barbe bleue » ! Une relation de cause à effet ? Une question s’insinua en moi : pourquoi il y a trois mois, Micheline avait-elle eu plusieurs fois au téléphone une dame charmante et qu’aujourd’hui c’était un homme qui lui avait répondu ? Le mari sans doute ! Cette réponse aurait dû me satisfaire, mais la fatigue du voyage, la solitude du lieu firent que je me mis à broder. Une évidence se greffa dans mon cerveau : il était arrivé quelque chose à la propriétaire…

La nuit que nous passâmes n’arrangea pas mon appréhension. Nous étions en mars, la saison était froide, manifestement le chauffage venait d’être rallumé. La température ne dépassait pas 12 °C. Le gîte ne devait être loué qu’en été, aucune couverture supplémentaire n’était disponible. Inutile de dire que ma femme et moi nous eûmes le plus grand mal à trouver le sommeil. Et quand on ne dort pas, on brode un peu plus… Ce qui n’était qu’une intuition devint une certitude : le propriétaire avait tué sa femme !

Le lendemain matin il vint nous apporter un radiateur d’appoint et des couettes. Il était très sympathique. Je ne pus m’empêcher de l’interroger sur l’absence de sa femme. Il me parut un peu gêné, mais peut-être était-ce une impression induite par mon imagination. Voilà deux mois qu’elle est partie en Nouvelle-Calédonie… Je n’insistais pas, ma femme et mes deux amis avaient l’air satisfait de cette réponse. D’autant plus satisfaits que le propriétaire, vigneron, nous avait apporté deux bouteilles de son vin et nous avait invités à visiter son domaine.

J’eus beau me convaincre que j’avais bâti un véritable roman autour de la disparition de la « vigneronne » et que monsieur Blaise, tel était son nom, était très affable, je n’arrivais pas à effacer mon phantasme de ma tête. D’après ses contemporains, Landru, lui aussi était très sympathique, c’est d’ailleurs comme çà qu’il avait attiré les onze femmes dont on connaît la triste fin.

Certes monsieur Blaise n’était pas Landru, mais il avait sans doute des raisons de faire disparaître sa femme.

Cette idée obsessionnelle me poursuivit toute la suite du séjour.

À cette fixation était associée la conviction que le cadavre de madame Blaise devait se trouver quelque part dans la propriété du Gîte du Bastide des tilleuls. Je me mettais dans la peau d’un assassin : un endroit aussi éloigné et calme est idéal pour perpétrer, en toute discrétion, la disparition de sa femme…

Discrètement sous le prétexte d’aller me dégourdir les jambes je parcourais la propriété à la recherche d’un indice qui pourrait étayer mes soupçons. Dans le bois avoisinant, je relevais des endroits où la terre était retournée. Un cadavre aurait-il pu y être enterré ? Un examen plus approfondi me révéla que c’était la trace du passage d’une meute de sangliers. Sur la droite de la maison, il y avait un abri de jardin. La porte ne possédait pas de serrure. Allais-je y découvrir le détail déterminant ? Malgré un examen méticuleux du contenu, je n’y trouvais que des transats, des pelles et des fourches et une vieille brouette. J’examinais ces ustensiles essayant d’identifier une trace de sang. Rien ! Rien que de la terre… ce n’était vraiment pas anormal pour des outils de jardin. Je me rabattais sur le local technique sous la piscine. Là aussi, uniquement des accessoires nécessaires à l’entretien d’un bassin.

Cette absence d’éléments tangibles aurait dû calmer ma fixation. Au contraire le psychisme est une chose complexe. Ma conviction s’en trouva renforcée !

Est-il utile de dire que mon « stage » de bridge fut largement raté ?

Le bridge demande de la concentration. Celle-ci était fortement affectée par mon idée fixe.

En temps ordinaire j’avais déjà le plus grand mal à réussir mes contrats. Je suis en effet un « besogneux » du bridge. Je n’ai pas comme ma femme ou l’un de mes fils le « sens » du jeu.

Au fil des années j’ai essayé de pallier cette carence par une connaissance livresque des règles et des stratégies. Mais ce bagage ne suffit toujours pas à surmonter les situations, si en plus la chance est contre moi. D’autant que mon ami Jean-Pierre est un adversaire ou un partenaire imprévisible. Tel un flibustier des cartes il se soucie comme d’une guigne des règles officielles du bridge. Il prend parfois des décisions à partir de son jeu, non pas en appliquant les lois de « La Majeure cinquième », mais en suivant son humeur. En son temps j’ai connu « la mathématique floue » et Salvador Dali ayant inventé « les montres molles », depuis une quinzaine d’années je rencontre un bridge aux règles flottantes. Dans ces conditions les adversaires ou les partenaires se trouvent dans l’expectative et ont les plus grandes difficultés à prendre les bonnes décisions. D’autant que le bougre a un sens du jeu extraordinaire. Seule Michèle, ma femme, elle, aussi, adversaire redoutable, arrive à contrer cet adversaire insaisissable. Micheline et moi, honnêtes joueurs, nous nous contentons d’opposer nos modestes talents à ces bretteurs de première force.

Toutes ces digressions pour essayer de justifier ma dernière place au classement.

Profitant des quelques plages d’accalmie, je fis du jogging sur les chemins avoisinants. C’est à cette occasion que j’eus l’opportunité de parler à un nos voisins du chemin du Pas de la Crau. Ce qu’il me dit me conforta dans mon intuition. Plusieurs fois il avait entendu monsieur Blaise se quereller avec sa femme, le couple n’était pas au mieux. D’après lui ils étaient mal assortis. Lui, brave garçon, très travailleur et peu porté sur les choses intellectuelles. Elle, venant de la ville, belle femme et friande d’activités culturelles.

Mon esprit s’en empara, échafaudant un mobile à la disparition de madame Blaise. Une belle femme est soumise à la tentation…

Il faut croire que mon mal-être devait se voir. Ma femme inquiète m’interrogea. Tout piteux, je lui avouais la source de mon anxiété. Elle prit le parti d’en rire, ce qui fit rire aussi mes amis.

Leur ayant raconté mes recherches vaines des traces de cet « assassinat » dans la propriété, ils me conseillèrent d’oublier mes phantasmes au plus vite. Mais ceux-ci étaient solidement incrustés dans mon esprit. Je leur dis que j’avais maintenant la conviction que la solution à mes pressentiments se trouvait dans le petit appentis, à la porte verte, situé près de la maison. J’avais essayé de l’ouvrir, mais il était bien fermé.

Voyant mon désarroi, bien que cela lui déplaise, ma femme me conseilla de l’ouvrir.

C’est ainsi que nous retrouvâmes tous les quatre devant le cabanon. J’ai toujours eu quelques talents pour débloquer des serrures récalcitrantes. Celle-ci me semblait assez rustique et je ne rencontrai aucune difficulté avec une clé de mon trousseau à en faire jouer le pêne. J’allais enfin savoir…

J’ouvris doucement la porte. Mes deux amis et ma femme poussèrent un cri d’horreur. Un corps pivotait et s’écroulait dans mes bras. J’étais tétanisé par la surprise. Des rires éclatèrent derrière moi ! J’étais en train d’étreindre un épouvantail qui attendait paisiblement le printemps pour faire peur aux oiseaux.

C’est ainsi que se termina de façon ridicule l’affabulation qui avait germé dans mon cerveau… Pourtant le Bandol n’y était pour rien !

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Une information publiée dans un journal, un an après : un mini — tremblement de terre a fait effondrer des pierres d’une restanque au Beausset faisant apparaître un squelette.