Je ferme la porte de mon appartement et je descends les escaliers quatre à quatre. En cette heure matinale du dimanche, nul bruit ne vient troubler la quiétude de l’immeuble. Quand je sors dans la rue, je me sens presque absorbé par le vide et le calme de cette artère, d’ordinaire, si animée. Je frissonne de plaisir et apprécie comme un luxe ces trottoirs déserts, cette chaussée inoccupée. Chaque dimanche, quand je peux, j’essaie d’assouvir cette passion qui est devenue une drogue : la course à pied. D’aucuns se moqueront de cet engouement, mais il faut pratiquer cette activité physique depuis un certain temps pour en apprécier tous les plaisirs. Le début est une souffrance qu’il faut dominer, le corps se rebelle et il faut le forcer à continuer. Puis vient la plénitude, celle que recherchent tous les coureurs. Les muscles fonctionnent harmonieusement, le sang circule, les poumons respirent librement, les idées fusent, l’imagination bouillonne. C’est donc cette phase de transcendance que je recherche en ce dimanche matin. En trottinant doucement je pars en direction du pont Mirabeau espérant adoucir la première phase si pénible à franchir. Habitant non loin de la Seine j’ai pris l’habitude de courir le long des berges. Mon parcours me mène du pont Mirabeau jusqu’au pont de la Concorde. Face à l’Assemblée nationale, parfois je franchis la Seine et je reviens par l’autre berge du côté de la place de la Concorde. Ceux qui connaissent Paris seront d’accord : est-il plus beau parcours ?
Arrivé au pont Mirabeau, j’accélère le rythme. Je peux voir, au loin la Tour Eiffel qui se détache au-dessus des toits. Je sais par expérience que c’est au moment où j’arrive au pied de celle-ci que j’atteins ma phase d’euphorie. J’ai pris l’habitude de quitter le quai à cet endroit et de monter l’escalier qui accède au pont, face à la tour et de poursuivre mon trajet, au niveau de la rue, en passant devant le monument aux morts de la guerre d’Algérie.
Ce mémorial est composé de trois colonnes hautes de 6 mètres.
Elles sont animées par des afficheurs électroniques lumineux.
Sur la première colonne défilent en continu les noms et prénoms des 23 000 soldats et
harkis, morts pour la France en Afrique du Nord.
Sur la deuxième colonne passent des messages rappelant la période de la guerre d’Algérie et le souvenir de tous ceux qui ont disparu après le cessez-le-feu.
Sur la troisième colonne, grâce à l’utilisation d’une borne interactive située au pied du monument, on peut voir s’afficher le nom d’un soldat recherché parmi l’ensemble des noms de la liste.
Ce n’était pas la première fois que je passais à côté de ce monument.
Je ne sais pourquoi ce jour-là, je décidai de m’arrêter et de m’approcher de la borne.
Je tapai mon nom par simple curiosité.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsque je découvris que mon nom apparaissait sur la liste, indiquant que je serais mort en Algérie en 1961.
Stupéfait, je relus plusieurs fois l’écran, espérant y déceler une erreur ou une explication rationnelle.
Décidé à comprendre cette énigme, je résolus de mener ma propre enquête.
Était-ce une simple coïncidence, une erreur de saisie ou quelque chose de plus mystérieux ? Je me lançai dans la recherche de documents d’archives, j’interrogeai des historiens et je m’efforçai de retracer l’histoire de la guerre d’Algérie et celle de ma propre famille.
***
Au fil de ces recherches, je découvris que mon grand-oncle, un homonyme que je n’avais jamais connu, était effectivement mort en Algérie en 1961.
Ce parent oublié avait été un héros méconnu dont l’histoire avait été perdue avec le temps.
J’étais bien jeune à l’époque, et mes souvenirs étaient incomplets, néanmoins deux choses m’avaient frappé. La première : cet homme aujourd’hui inscrit sur le monument avait le même prénom et le même nom que moi. Nous étions apparentés par mon père.
Je ne l’avais jamais rencontré.
La deuxième : mes parents s’étaient fâchés avec lui.
La cause : comme souvent une affaire d’argent…
Mon père le considérait comme un parasite refusant de travailler et vivant aux crochets de ses parents.
Joli garçon, il multipliait les conquêtes. On insinuait dans la famille qu’il avait été même un proxénète.
Mon enquête m’avait révélé qu’en plus qu’il s’était acoquiné avec une bande de malfrats.
Il avait réalisé différents casses, et pour échapper à la police, il s’était engagé dans la Légion étrangère.
Dans ce corps d’armée réputé dans le monde entier, la formation des jeunes recrues était minima.
À l’époque par exemple le légionnaire suivait une formation accélérée de saut en parachute, et ensuite il était parachuté directement sur les fellagas.
Plongé dans la guerre d’Algérie, le jeune voyou s’était métamorphosé en un soldat intrépide. Il aurait pu monter en grade, mais il était tombé avec d’autres légionnaires dans une embuscade. Les fellagas ne faisaient pas de prisonnier…
Bouleversé par cette découverte, je ressentis un lien profond avec cet ancêtre, comme si le hasard avait voulu me rappeler l’importance de sa mémoire et du souvenir.
***
Avec une nouvelle compréhension de mon héritage familial, je rendis hommage à mon grand-oncle en déposant des fleurs au pied du monument.
Ce geste symbolique marqua non seulement une réconciliation avec le passé, mais aussi un engagement à préserver et honorer la mémoire de ceux qui ont sacrifié leur vie pour leur pays. En reprenant ma course, je sentis un poids s’alléger sur mes épaules, emportant avec moi l’histoire retrouvée et l’inspiration d’un courage oublié.


Cher Loki,
J’apprécie énormément la façon dont tu construis ce récit.
L’entrée en matière est géniale : la course à pied comme drogue. J’ai connu cette sensation il y a très longtemps. C’est une description à la fois sensuelle et universelle de l’effort physique.
Le coup de théâtre au mémorial de la guerre d’Algérie est formidablement bien mené. L’apparition du nom du coureur sur la borne interactive est d’une efficacité redoutable pour faire basculer le récit dans une enquête personnelle.
Ce que j’aime, c’est que tu ne t’arrêtes pas à la simple coïncidence. Tu utilises cet événement pour déterrer une mémoire familiale : l’histoire de ce grand-oncle, à la fois voyou et héros, dont l’histoire avait été gommée.
Ton personnage reprend sa course avec un “poids qui s’allège” sur ses épaules, ayant non seulement honoré une mémoire oubliée, mais ayant aussi complété un morceau de sa propre identité.
Bravo pour ce récit qui lie si habilement l’intime à la grande histoire !
(Décidemment, je suis à des années-lumière d’écrire une nouvelle. Contrairement à toi qui as eu le courage d’écrire une poésie)
Cette nouvelle est inspirée de faits personnels. J’ai couru très souvent au bord de la Seine, et je suis passé un certain nombre de fois devant le monument cité.
Il y a plus de 15 ans que l’idée de cette nouvelle trotte dans ma pensée.
J’en ai écrit plusieurs versions aucune ne me satisfaisait.
Il a fallu attendre 2025 pour que j’accouche enfin de celle-ci.
J’aurais pu être à la place de l’oncle (mais je n’ai jamais été un voyou !). Mais grâce à Dieu en 1961 j’étais sursitaire et j’ai échappé à cette boucherie …
Ce texte vient se confronter à une certaine actualité, où notre Assemblée Nationale remet en question les accords particuliers avec l’Algérie après cette guerre que je pourrais presque qualifier de “guerre civile” et que les “autorités” ont longtemps pudiquement et mensongèrement appelé “les évènements d’Algérie“. C’était bel et bien une guerre !
https://www.nonfiction.fr/article-5639-des-evenements-a-la-guerre-dalgerie-avec-raphaelle-branche.htm
J’y suis particulièrement sensible pour des raisons familiales et aussi parce que certains de mon quartier, à peine plus âgés que moi, n’en sont pas revenus.
Ce texte, qui m’apprend l’existence de ce mémorial, me fait aussi penser au film contreversé “Avoir 20 ans dans les Aures“. J’avoue que la qualification de “héros” me laisse souvent perplexe. Je comprends et j’essaie de partager l’immense douleur des proches de ceux qui sont morts et qui meurent encore dans ces guerres, mais je me dis aussi que ces morts, parfois de pauvres bougres enrolés et galavanisés, souvent trompés par des discours factieux et falacieux (il est facile de manipuler ainsi un esprit de 20 ans pour lui faire croire en une cause digne de mourir en “héros”), ne sont que des victimes et n’ont pas grand chose d’héroïque. Et je les respecte et les pleure comme des victimes qu’ils sont.
Il reste que ce texte, un peu sous la forme d’une chronique, est empreint d’une grande réalité – ou plutôt d’un grand réalisme – et que tu as su me faire partager la surprise et les différentes émotions de ce “coureur de bord de Seine“.
Oui, Hermano, la “guerre d’Algérie”, une terrible époque!
Quoi qu’on en pense à mon avis le plus terrible à la fin a été l’abandon des Harkis…
On retrouve cette attitude dans un grand nombre de guerres telles que le Vietnam, l’Afghanistan, etc.
Que sommes-nous allé faire le 14 juin 1830 en Algérie ? Nous aurions moins de problèmes actuellement…
Une époque de colonialisme…
Rien de changé actuellement, sauf les colonisateurs : les Russes, les Chinois en Afrique; les Américains dans le monde entier, etc.