Mon vélo d’appartement fait la gueule. Il fait la gueule parce que le printemps venu je l’ai sorti sous la tonnelle.

« Moi, le vélo d’appartement dont la vocation est de rester à l’abri, dans le confort d’une pièce bien chauffée, devant ma télé, me voici exposé aux quatre vents et à la pluie ! oui ! A la pluie froide ! Et quand ton besoin subit d’exercice me rappelle à toi, ce n’est pas les quelques coups de chiffon que tu passes pour m’essuyer – très négligemment je dois le souligner – qui vont me consoler. Tu me délaisses, tu m’abandonnes. Les oiseaux se posent sur mon guidon, certains même me chient dessus. Et je ne te parle pas des fourmis qui se glissent dans mes rouages ni des araignées, il y en une qui a tissé sa toile sur mon cadre, elle se balade sur mon dos et ça me chatouille. Alors j’attends les rares moments d’utilité qui me font revivre, où je retrouve le sens de mon existence, où je perçois ton souffle et ressens ton effort, auxquels je résiste pour t’obliger un peu car j’ai de la conscience professionnelle, moi Monsieur ! Et je connais tes objectifs.

Ma vie se résume presque entièrement à cette attente, plongé dans la nostalgie de ton bureau, où à n’importe quel moment pour te distraire de ton travail ou chercher une inspiration tu venais m’enjamber à l’improviste pour quelques tours de pédale, où parfois plus longuement nous suivions ensemble « Games of thrones », me faisant tourner au rythme des émotions et du suspens. Et là je t’en veux beaucoup parce que toi tu continues à regarder la suite dans ton fauteuil pendant que je me caille sous la tonnelle et ne connaîtrai jamais la fin ! On n’a pas le droit de faire ça à son vélo d’appartement, de lui offrir une vie d’égards, de complicité sportive et télévisuelle pour l’abandonner ensuite aux affres de l’extérieur, à la rudesse de la nature pour laquelle il n’a pas été conçu.

Alors je te le dis, achète toi une de ces machines ridicules que je vois parfois circuler à travers les grilles du jardin, montées par des guignols bariolés,  encasqués et jambes nues. Ces machines, incapables de se tenir debout toute seules et auxquelles il faut toujours un point d’appui pour ne pas s’affaler lamentablement sur le sol; qui s’en remettent au vent et à la déclivité d’une route pour que ceux qui les meuvent se livrent à quelques efforts.

Si tu veux prendre l’air achète toi un de ces engins et ramène moi à l’intérieur, sans pluie, sans oiseaux, sans mouches, sans fourmis et sans araignées. Bien sûr je serai rongé par la jalousie car je sais que jusqu’à l’automne tu la préfèreras, pour elle tu te changeras, tu arboreras une de ces invraisemblables tenues. Je te demande seulement d’aller l’entreposer ailleurs, que je ne la vois pas. Je ruminerai mon chagrin, triste et seul mais à l’abri »

Voilà ce que j’ai cru déceler dans les quelques grincements plaintifs que mon vélo d’appartement émet depuis que je l’ai installé sous la tonnelle. Suivrai-je son conseil ? Ce qu’il ne sait pas c’est que j’hésite entre le vélo et la bicyclette, entre les longues randonnées sportives et la promenade romantique, entre le vélo de mes amis cyclistes et la bicyclette de ma jolie voisine qui pédale toutes jupes retroussées au soleil du printemps. Mais je tairai son prénom un rien démodé.