Est-ce la girouette qui tourne ou est-ce le vent qui change ?
Restons-nous toujours les mêmes, animés des mêmes émotions, pétris des mêmes doutes, éternels jeunes-gens aux mêmes valeurs et aux mêmes étonnements ?
Ou bien, avec l’usage, avec l’usure de nos passions, de nos pulsions, devenons-nous plutôt de vieux sages, ou encore de vieux cons ?
Comme Ulysse qui a tant voyagé, avec tout ce que nous avons connu au bord des chemins, avec toutes ces émotions que nous avons vécues, avec toutes ces tentatives pour comprendre, nos sens s’affinent-ils, s’exacerbent-ils ?
Ou au contraire devenons-nous hermétiques, blasés, réfractaires comme les briques, difficiles à émouvoir ? Changeons-nous, et en quoi ? ou ne changeons-nous pas ? Et restons-nous le même jeune-homme, la même jeune-femme aux mêmes émotions intactes ?
Est-ce l’arbre qui change ou sont-ce les saisons ? Cela dépend aussi des latitudes, probablement. Des latitudes que nous nous offrons. Et le cœur de l’arbre, lui, change-t-il ? Et pourquoi se revêt-il chaque année de cette couche supplémentaire, est-ce pour préserver son cœur ?
Pour moi, je me sens comme un galet, comme un de ces gros galets tout ronds, sphériques, qu’on trouve parfois sur les plages, lourds dans la main, si lisses, si agréables à toucher. Je perds toutes mes rugosités, il ne reste de moi que le cœur qui s’offre aux paumes de qui veut me tenir. Je n’ai plus rien à cacher, je suis débarrassé de toutes ces aspérités qui empêchent de rouler librement, qui retiennent la main qui veut vous caresser.
J’ai perdu tout artifice, toute protection, car je n’ai plus peur. Je finirai en grain de sable sur cette plage où les filles viennent s’allonger – qu’il sera doux de se taire sous leur peau ! – et, encore plus tard, en poussière cosmique, quand enfin j’aurai tout su, et compris tout l’univers dans ma grande sagesse.
Le plus souvent, on n’aime pas changer, on n’aime pas se dire ou même croire que l’on change. C’est une histoire de valeurs. Comment apparaître fiable aux yeux des autres, comment apparaître désirable si nous manifestons un comportement d’imprévisible girouette ?
Alors, on s’oblige à paraître constant, et on revendique cette constance que la société valorise, que pour sa quiétude elle nous demande.
Il faut se montrer cohérent, stable, ne pas changer, fidèle à ses opinions et à ses engagements, et cela nous amène parfois à nous entêter dans des voies qu’on ne veut plus quitter sous peine de paraître faibles. Une attitude pathétique et même parfois dramatique lorsqu’elle nous conduit à des conflits, à ces guerres menées malgré nous et contre nous-mêmes, empêtrés que nous sommes dans cette obligation de paraître, de paraître sûrs de nous, toujours droits dans nos bottes, jusque dans cette pure irrationalité où nous développons de subtiles stratégies pour réduire cette dissonance cognitive qui fait grincer tous nos rouages.
Pourtant, il me semble qu’avec le temps et avec l’âge, les vieux révèlent leur véritable individualité en se moquant bien de ce que l’on pourra penser. Les traits physiques, les traits de caractère s’accentuent, on pose les masques parce que la partie va bientôt finir et que le poids des convenances pèse trop. Les latitudes que l’on se donne augmentent avec nos désirs de tour du monde.
Des tours du monde comme de derniers tours de piste avant le salut final. Les aigris le seront encore plus, les méchants laisseront pisser leurs vinaigres, les mesquins deviendront encore plus tatillons, les orgueilleux deviendront de vrais cons, les ravis de la crèche s’émerveilleront davantage, les gentils oseront se montrer sans armure.
Les oripeaux sociaux dont nous nous revêtons tomberont et nous laisseront comme les galets de la plage. On s’autorisera à être nous-mêmes, sans fard, pour le meilleur et pour le pire. Puissions-nous éviter ce pire et accéder à cette belle aura de sérénité qui fera de nous de grands sages.
Ainsi soit-il.
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Merci Hermano. Je partage chaque mot de cet essai. Mis à part les valeurs que mes parents m’ont inculquées enfant, je n’ai plus rien à voir avec le Gilbert de mon adolescence. Aujourd’hui, je me fous de tout, je suis nu et sans complexe. Je dis ce que je pense et je pense ce que je dis. Je ne m’intéresse pas aux choses matérielles, ni à mon apparence (heureusement que ma femme m’achète des vêtements !). Seul l’amour de ma famille, leur bien-être, a de l’importance pour moi et bien sûr cette nourriture spirituelle qui me permet, non, qui m’oblige à écrire. Ce qui m’est arrivé de mieux ces derniers temps ? Écrire sur ce site et vous rencontrer.
Est-ce la girouette qui tourne ou est-ce le vent qui change ?
Le cartésien que je suis répondrait immédiatement c’est le vent qui change.
Mais je laisse toute latitude au poète de penser que c’est la girouette qui tourne et fait changer le vent !
Restons-nous toujours les mêmes, animés des mêmes émotions, pétris des mêmes doutes, éternels jeunes-gens aux mêmes valeurs et aux mêmes étonnements ?
Ou bien, avec l’usage, avec l’usure de nos passions, de nos pulsions, devenons-nous plutôt de vieux sages, ou encore de vieux cons ?
Le cartésien que je suis toujours répondrait que biologiquement que toutes les cellules du corps humain sont remplacées au fil du temps par de nouvelles cellules (hormis les neurones qui modifient leurs interconnexions). Ce qui veut dire que l’humain adulte n’est plus le même biologiquement que l’humain enfant. Nous évoluons tout au long de notre vie.
L’entité que nous sommes dépend des interconnexions entre les neurones !
Cela ne permet pas pour autant de répondre aux deux questions précédentes ! Est-ce que l’environnement modifie totalement ou partiellement notre entité ?
Maintenant que j’ai bien roulé, ma bosse dans la vie je suis persuadé qu’il existe en chacun de nous deux personnes.
La personne que nous sommes « seul » et la personne qui joue un rôle en société.
On pourrait multiplier les exemples sur ses doubles personnalités. Il suffit d’examiner toutes les personnes que nous connaissons pour voir qu’elle joue un rôle. Le plus significatif, c’est d’observer nos proches à la maison et à l’extérieur…
J’ai bien aimé cette image du galet roulé par les intempéries analogie avec l’être humain roulé par les évènements de la vie.
L’intérieur du galet reste le même et je pense comme toi @Hermano, que la partie héréditaire de chaque humain reste immuable. L’apparence voulue par l’individu ne suffit jamais à effacer cette partie héréditaire.
La vieillesse ne nous rend pas plus sages ou plus acariâtres, mais avec les années, nous cessons de jouer un rôle.
J’ai bien aimé ton texte qui nous plonge dans la profondeur de l’être humain !
Pour rester sur une note humoristique, je rappellerai qu’en vieillissant nous faisons autant de bêtises, mais avec moins de plaisir…
@Loki :
“avec moins de plaisir…” quoi que …. https://www.youtube.com/watch?v=IncS2xFVsQk