Il est né sur cette terre où des milliards d’êtres de sa race sont nés depuis des milliers d’années.
Tout jeune coulait déjà dans ses veines la peur ancestrale des barbares. Il sait que beaucoup de ses ancêtres ont été les victimes de cette peuplade maudite.
Pourtant à l’aube de cette date redoutée, tout est calme dans la campagne et les bois. Le jour commence à peine à se lever, les oiseaux entament leurs chants, une brume diaphane enserre tous les êtres de sa caresse glacée et humide. Tout près de lui d’autres de son ethnie sont dans l’attente. Eux aussi connaissent l’effroyable malédiction qui pèse sur leur espèce.
Il sent cette peur, encore plus glacée que le froid du matin, qui exsude de leurs corps. Plus haut sera le soleil, plus grand sera le danger.
Il n’en a pas toujours été ainsi. Autrefois ils vivaient en paix. Les barbares ne s’occupaient pas d’eux. Ils avaient trop à faire à s’entretuer. Que de hordes ont traversé leur contrée semant la terreur et la mort ! Le sol se souvient du sang versé qui fertilisait ses entrailles.
Un jour, un barbare a institué la coutume de s’en prendre à eux. Et cette date devint maudite. Au calme des jours, à la quiétude des espaces succéda cette peur qui l’étreint aujourd’hui.
Enveloppé dans sa cape, il attend. Il attend comme attendent tous ses frères, car eux aussi savent qu’aujourd’hui déferleront les hordes de barbares, riant en semant la mort.
Victimes innocentes, ils ne peuvent quitter cette terre qui les a fait naitre.
Pour l’instant tout est calme, mais il le sait, c’est inévitable, ils viendront et la mort s’abattra sur eux. Si au moins une pluie salvatrice venait refroidir leurs ardeurs, mais, rien à espérer : aujourd’hui le soleil illumine la nature.
Dans le lointain des bruits de moteur. Pas de doute, ce sont ceux, arrivant sur leurs chevaux mécaniques. Ses frères et lui se recroquevillent bien qu’ils sachent que c’est inutile. Au bruit des moteurs ont succédé des remue-ménages dans les branchages. Un groupe de barbares s’avance en riant. Ils progressent monstres implacables semant la mort devant eux.
S’il pouvait, il rentrerait sous terre, mais la nature l’a condamné à demeurer immobile s’offrant aux prédateurs. Une de ces bêtes immondes s’approche. Il la voit, dressée, immense au-dessus de la campagne. Elle tend sa main vers lui, cachant la lumière du soleil. La fin de la route est proche et ce jour maudit sera le dernier. La main effleure son corps crispé par la peur. Un craquement accompagne la montée d’un de ses frères vers l’enfer.
Les barbares l’ont raté. Il entend leurs pas qui s’éloignent. Il dresse fièrement ses clochettes blanches, aujourd’hui il a survécu !


Malgré l’image je n’ai pas senti venir la chute.
Bravo !
Cela me rappelle des premiers mai de mon enfance où nous nous rendions dans un certain bois connu pour son muguet, encombré de cueilleurs. Cela ne m’amusait pas du tout.
On pourrait transposer l’histoire aux pauvres champignons de l’automne, victimes du même genre de razzias.
J’habite dans le Gard et, en saison, les gens “montent” en Lozère pour emplir le coffre de leur voiture, certains vont même jusqu’à faire inscrire un “48” sur leur plaque d’immatriculation pour être mieux tolérés par les locaux qui n’en peuvent plus de cette invasion.
Massification d’une cueillette qui en soi à toutes les apparences de l’innocence. Vaste débat.
En tout cas j’ai aimé ta nouvelle qui vise juste. Le problème du barbare c’est qu’il n’a évidemment pas le sentiment de l’être.
Magnifique texte, Loki.
L’ambiguïté de l’introduction, qui évoque une lutte ancestrale digne d’une saga (j’ai pensé à Conan ou Ken le survivant), est très efficace. La révélation progressive de l’identité des « victimes » (que la photo confirme) est une trouvaille narrative remarquable. Adopter le point de vue d’un brin de muguet pour dénoncer le rituel de la cueillette du 1er mai donne au texte une portée presque poétique et inattendue de ta part !
J’insiste, même si tu me trouves un peu lourd : tu peux écrire de la poésie. Même si tu ne saisis pas toujours celle des autres, tu es capable de produire une poésie bien à toi. Il n’est pas possible qu’avec cette imagination, tu n’en sois pas capable !
Une chose est sûre : l’achat de muguet sera désormais plus délicat, à moins d’opter pour une version en pot !