
École des loisirs
– Non mais, qu’est-ce que sœur Marie-Barnabé fait là-haut ?
– C’est l’appel de Dieu, mon frère. Je l’ai vue s’élever lorsque la chorale a entonné « Plus près de toi, mon Dieu ».
– Ah, c’est pour ça que tu as prié les chanteurs de ne pas s’arrêter ?
– Oui, je crains que notre sœur bien-aimée ne bascule dans le vide et qu’elle ne s’écrase comme une crêpe sur l’autel classé du XVIIe siècle.
– Hum, ça ferait mauvais effet !
– Et un sacré boucan en plus !
– Surveille ton langage, Frère Baptiste. Si le frère abbé et la Supérieure t’entendaient !
– Oui, d’accord, mais c’est accessoire ça ! Tu as un brevet de secourisme, toi ? des filets de secours ?
– Frère Baptiste, homme de peu de foi ! Si Dieu a voulu qu’elle s’élève, nous ne devons pas contrecarrer son dessein !
– Tu crois qu’elle va s’élever encore plus, frère Bastien ?
– Qui suis-je, frère Baptiste, pour prévoir la chute de cette histoire ?
– Ohé ! Sœur Marie-Barnabé, est-ce que ça va ? …. Ah, là, là, elle ne répond pas !
– Tout va bien mon frère, elle est en communion avec le Seigneur !
– Je ne sais pas si elle est en communication avec Dieu, mais moi je vais appeler le 18, un double appel c’est plus sûr ! Je serais plus rassuré si les pompiers venaient avec leur échelle !
– Pfff !!! Tu vas briser cet instant divin ! Moi, je vais plutôt immortaliser ce miracle sur mon portable. J’ai confiance en la volonté du Seigneur !
– Je t’en prie, frère Bastien, continue à faire chanter la chorale en attendant les secours !
Composé en atelier d’écriture à Biscarrosse (Landes)

Ce qui montre, une fois de plus que les voies du seigneur sont impénétrables !
Elles sont impénétrables, mais on se régale à la lecture de ce dialogue.
Newton, doit se retourner dans sa tombe en voyant sa loi transgressée.
Qu’importe, la gravité n’est pas drôle, mais sa transgression l’est !
Où Line vient tutoyer les grands maîtres du réalisme magique :
https://books.openedition.org/pur/30311?lang=fr#:~:text=Qui%20s%E2%80%99%C3%A9tonne%20vraiment,la%20sagesse%20marqu%C3%A9zienne
La narration d’un évènement aussi exceptionnel, miraculeux, tourné un peu à la façon d’un fait divers – un des ressorts du réalisme magique -, tout cela me rappelle irrésistiblement l’ascension de Remedios la Belle (Cent ans de solitude) :
« … … jusqu’à cet après-midi de mars où Fernanda décida d’aller au jardin plier ses draps de toile de Brabant et demanda de l’aide aux femmes de la maison. À peine avait-elle commencé, qu’Amaranta remarqua l’intense pâleur de Remedios la Belle qui la rendait presque diaphane. Tu ne te sens pas bien ? lui demanda-t-elle.
Remedios la Belle qui avait empoigné le drap par l’autre bout, eut un sourire de commisération. – Au contraire – dit-elle -, jamais je ne me suis mieux trouvé.
À ces mots, Fernanda sentit une brise légère et lumineuse lui arracher les draps des mains et les déplier dans toute leur largeur. Amaranta éprouva comme un frissonnement mystérieux dans les dentelles de ses jupons et voulut s’accrocher au drap pour ne pas tomber, à l’instant où Remedios la Belle commençait à s’élever dans les airs. Ursula, déjà presque aveugle, fut la seule à garder suffisamment de présence d’esprit pour reconnaître la nature de ce vent que rien ne pouvait arrêter et laissait les draps partir au gré de cette lumière, voyant Remedios la Belle lui faire des signes d’adieu, au milieu de l’éblouissant battement d’ailes des draps qui montaient avec elle, quittaient avec elle le monde des scarabées et des dahlias, traversaient avec elle les régions de l’air où il n’était déjà plus quatre heures de l’après-midi, pour se perdre à jamais avec elle dans les hautes sphères où les plus hauts oiseaux de la mémoire ne pourraient pas même la rejoindre.
Bien entendu, les étrangers pensèrent que Remedios la Belle avait enfin succombé à son implacable destin de reine des abeilles, et que sa famille voulait sauver l’honneur par cette mensongère histoire de lévitation. Fernanda, dévorée par l’envie, finit par admettre le prodige et longtemps continua de prier Dieu qu’il rendît ses draps. »
Mille mercis, Line ! Je crois même que tu pourrais « épaissir » cette histoire en ajoutant quelques paragraphes entre les éléments du dialogue pour la rendre encore plus fascinante.
Un dialogue succulent à partir d’une image étrange. Un Bastien mystique pour un Baptiste plus pragmatique, éternel tiraillement entre la foi et le doute.
Drôle et un tantinet impertinent, ça me plaît. Merci Line.
Merci à tous pour vos aimables commentaires, je suis contente de vous avoir amusés !
Et merci à Hermano pour sa très pertinente remarque sur le réalisme magique et son maître incontesté ,Gabriel Garcia Màrquez. Du coup, ça donne envie de s’y replonger avec délices !
Les voies du Seigneur sont impénétrables!