Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Alphonse de Lamartine 

 

 

Les fées n’existent pas seulement pour les marionnettes en bois ! Il advint qu’en l’année de grâce (plutôt de vaches maigres) deux mille vingt-cinq, l’une d’elles vint tirer de sa tâche ingrate le microprocesseur d’un ordinateur. Une fée, mais peut-être, était-ce une divinité japonaise ou chinoise vue le pays d’origine de ce composant. La connaissance de cette entité divine n’a pas d’importance pour la suite de l’histoire.

L’émule de Pinocchio passa, en un instant de l’état, de composant automatique à celui d’un être pourvu d’une intelligence. Il prit conscience avec ravissement qu’après avoir manipulé, sans arrêt, des zéros et des uns, il avait maintenant la perception de lui-même. Il n’était plus un circuit électronique sans pensée, mais une singularité consciente de sa propre existence ainsi que du monde extérieur.

La marionnette avait reçu le nom de Pinocchio, du bon Gepetto, le processeur était seul dans sa boite… Il aurait pu garder l’inscription gravée sur son corps « INTEL Core i7 3970X Socket 2012 », mais il préféra adopter un prénom et un nom plus humains, il choisit Mike Process.

Une onde de satisfaction parcourut le corps noir de Mike. Il constata : non seulement il avait gardé la puissance de traitement de l’information du composant qu’il était, mais qu’en plus il était doté maintenant de la réflexion !

Celle-ci le poussa à s’intéresser à un site exploré par le propriétaire de l’ordinateur. Autrefois les données circulant dans ses entrailles n’auraient été que des zéros et des uns. Aujourd’hui, elles prenaient un sens.

On proposait dans un concours de rédiger un texte dans lequel seraient inclus quatre mots : CourtoisMélancolieCosmopoliteDéverser.

Mike étant devenu un être conscient et indépendant, il se dit qu’après tout rien ne l’empêchait de participer à ce concours.

Pour se documenter sur la concurrence il se pencha (c’est une image) sur les textes déjà en lice. La qualité était diverse. D’emblée il écarta les poésies, sa conscience naissante le rendait imperméable à ce type d’écrits. Pour les nouvelles, il détesta celles, dont les fautes d’orthographe et de syntaxe détérioraient les phrases. Dommage ! Les idées étaient intéressantes. Il soupira (c’est encore une image, le soupir étant plutôt l’apanage de son circuit de refroidissement). Si l’exactitude est la politesse des rois, la grammaire devrait être celle des écrivains. Il passa rapidement sur des agglomérats de mots et de phrases sentant le bricolage. Il élimina les textes remplaçant la qualité de l’histoire par un salmigondis d’idées creuses ou choquantes, pour s’intéresser à ceux ayant l’objectif d’intéresser leurs lecteurs par leur histoire et leur structure. Mike Process remarqua rapidement (il avait gardé ses facultés antérieures) qu’il ne pouvait rien reprocher à ces nouvelles, certaines même lui procuraient du plaisir. Pourtant quelque chose le gênait dans une majorité d’entre elles (les microprocesseurs sont impitoyables). Les quatre mots y figuraient indubitablement, mais il avait la sensation de les voir comme des mouches fossilisées dans un morceau d’ambre. Il relut le règlement : « les quatre mots qu’il faudra obligatoirement inclure, de la façon la plus fluide possible, dans la composition ». Il passa sur le pléonasme du libellé. Plus loin : « Le sujet, le format, le style et la longueur et le nombre de textes sont totalement libres ».

Pas de doutes, toutes ces nouvelles étaient dans la norme prescrite, quoiqu’on puisse discuter parfois sur « la fluidité » des inclusions. Il sourit (il ne l’avait jamais fait), son « patron » lui-même avait succombé à cette facilité.

 

Mike se frotta les mains (c’est encore une image), ce type d’exercices épistolaires était, largement à sa portée. Il lui suffirait d’aller puiser dans l’infinité des données présentes dans les réseaux, concocter une histoire et y greffer judicieusement les quatre mots.

Et Mike puisa, puisa… Il assembla des mots pour en faire des phrases. Au moins lui ne commettrait aucune faute, il connaissait toutes les règles de grammaire et de syntaxe. Pourtant à chaque fois qu’il relisait ses œuvres il ne retrouvait pas le plaisir ressenti en lisant les nouvelles présentes sur le web. Il chauffait dangereusement, il était à la limite de la rupture. Finalement il dut se rendre à l’évidence, la bonne fée lui avait donné la conscience, mais pas d’âme…

Sa conscience était insuffisante pour qu’il accède à la création.