Je me prénomme Y1257. Mon nom c’est Otis. J’aurais préféré Combaluzier ou Thyssen. Le nom aurait plus noble. Mais que voulez-vous on ne choisit pas !

Ma vie a des hauts et des bas. Pourtant, je la trouve bien monotone. Vous n’imaginez pas comme mes frères et moi nous souffrons de notre condition. Essayez de vous mettre un peu à notre place. Nous sommes enfermés de notre naissance à notre mort dans un boyau obscur. À tout moment, il faut suivre des rails. Jamais de fantaisies, à peine monté il faut descendre… Voilà une dizaine d’années que je suis installé dans un immeuble de 10 étages. Je ne supporte plus ces va-et-vient incessants. C’est tout juste s’ils ne me donnent pas des boutons. Mais en fait de boutons, je n’ai que ceux de mon clavier. Ce n’est pas vraiment agréable, imaginez que vous ayez sur le ventre une dizaine de nombrils et qu’à tout moment quelqu’un appuie dessus : vous aimeriez ? Et la litanie des portes qui s’ouvrent puis se ferment ! Je peux vous raconter mille histoires sur ces humains qui entrent dans mes entrailles et qui s’y croient seuls. Je connais tous les occupants de l’immeuble. Il y a la petite jeune fille du 8e qui se refait une beauté dans ma glace en partant au travail. La vieille peau du 5e dont le parfum me ferait presque tousser. La dame très chic qui fait des grimaces dans la glace. Le monsieur important du 7e qui perd toute dignité dans ma cabine se curant soigneusement le nez et en émettant des flatulences. Qu’est-ce que je peux souffrir quand la famille du 3e m’appelle ! Ils feraient mieux de monter à pied…. Cela leur ferait le plus grand bien. Le père, la mère, la fille et le garçon 125 kg chacun. Malgré la pancarte qui fixe la surcharge, tout ce « petit » monde s’entasse dans mon ventre. La porte a du mal à fermer et ils poussent de tous côtés. Quand ils sortent, je suis essoufflé tant la montée a été rude. À chaque fois, mon moteur patine, mes câbles sont tendus à craquer. À tout cela il faut ajouter les deux garnements du 2e qui passent leur temps à sauter à pieds joints sur mon plancher et à donner des coups sur mes parois. Je suis balayé régulièrement pourtant vous ne pouvez pas imaginer la quantité d’immondices qui s’accumulent sur le sol : papiers, mégots (malgré l’interdiction de fumer), chewing-gums, crachats, etc. Quant à mes parois, ils servent de défouloir à beaucoup de mes passagers. Cela va des déclarations d’amours gravées avec un couteau ou un clou dans ma peinture jusqu’aux graffitis soi-disant artistiques de certains adolescents. Et je passe sur les inscriptions plus obscènes. J’en arrive à souhaiter d’être en panne. J’ai alors un peu de calme et de la compagnie. Les réparateurs démontent, changent ou astiquent quelques-unes de mes pièces. Et quelle joie de voir mes bourreaux souffler en montant les escaliers !

La nuit quand j’ai un peu de repos, je pense à tous ces horizons que je ne connais pas. Un catalogue de voyages abandonné sur mon plancher m’a ouvert une fenêtre sur ce monde que j’aspire à connaître. Une nouvelle pièce que l’on a fixée dans mes mécanismes m’a raconté que certains de mes frères ont des situations plus enviables que la mienne. Certains évoluent dans la cage vitrée de beaux magasins, ils peuvent admirer toute la journée les rayons et les clients, d’autres sont fixés sur la façade d’immeubles et dominent la ville qui les entoure. Enfin les seigneurs ! Les ascenseurs de la Tour Eiffel  qui permettent aux touristes de monter sur la dame de fer et se régalent les yeux des monuments de Paris et des méandres de la Seine. Et en écoutant ces histoires mon cœur se sert un peu plus et rend encore plus difficile ma claustration dans ce conduit. J’en pleure des larmes d’huile (les réparateurs vont encore se demander ce qu’il m’arrive… !). Et je prie ! Mais y-at-il un dieu pour écouter les malheurs d’un modeste ascenseur ?

 

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Ce fut une révolution dans l’immeuble.

Un beau matin monsieur Le Borgne, veilleur de nuit rentra, comme d’habitude, à 4 heures du matin. Il appuya sur le bouton de l’ascenseur. Rien ne s’étant passé au bout de 3 minutes, il renouvela son appui. Le bouton continuait à clignoter, mais rien ne se passait. En colère il tira violemment la porte et à sa surprise elle s’ouvrit sans résistance. Penchant la tête, il regarda vers le haut dans la galerie : elle était vide, l’ascenseur avait disparu !

Les policiers arrivés sur place ne purent que constater la disparition. C’était la première fois qu’ils étaient en présence d’un tel évènement. Comment avaient fait les malfaiteurs pour subtiliser un engin d’une taille pareille, sans bruit, sans effraction ?  

 

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José Manuelo Barboso écarquilla les yeux : au loin sur les rails parallèles aux siens, il voyait se déplacer une masse sombre. À mesure qu’il se rapprochait, il distinguait mieux les formes du mobile. Arrivé à quelques mètres de la machine, il faillit s’étrangler en avalant sa salive. C’était une cabine d’ascenseur qui glissait à petite vitesse dans le même sens que son train. Il ne pouvait en croire ses yeux. Pourtant  dans son rétroviseur il la voyait s’éloigner. C’était grave ! Cela faisait plus de vingt ans qu’il conduisait le Choupitos dans la Cordillères des Andes et qu’il buvait de la tequila, mais jamais elle ne lui avait produit de tels effets. Jamais il n’oserait dire à ses supérieurs et à ses collègues qu’il avait doublé un ascenseur ! Sa carrière serait terminée.

 

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Il y a bien un dieu compatissant. J’ai enfin quitté ma cage sinistre et le vaste monde m’appartient…