Les rencontres 25 juin 2025
Année 2000 Au vernissage d’une exposition d’art contemporain à Milan : le pique-assiette et l’artiste
Pique-assiette : Ah ! Enfin ils ont ouvert la galerie. Cela fait plus de trois semaines que je surveille les allées et venues de ces préparatifs. A Milan, c’est L’EXPO à ne pas manquer : champagne et petits fours à volonté quand on sait discrètement s’infiltrer.
L’artiste : La soirée de ma vie, vingt ans que je vise cette galerie, il ne faut pas que je me rate. Surtout au prix que ça m’a coûté, il faut absolument que je vende.
Pique-assiette : Ca y est, les portes s’ouvrent. Tout le gratin milanais s’engouffre déjà. J’y vais, l’air sûr de moi. C’est parti. Ah ! Cet homme là-bas au fond, je vais essayer de l’aborder, il me semble assez ouvert. Il faut juste que je ne tombe pas sur l’artiste tant que je n’ai pas bu quelques coupes de champagne.
L’artiste : Il faut que j’aille à l’essentiel, me charmer les critiques et surtout débusquer les acheteurs, les acheteurs riches. Je ne vais pas dire que je suis l’artiste, je vais démarrer en échangeant sur les tableaux. Tiens, je vais me cibler ce bourgeois rougeaud à la panse rebondie, il m’a l’air d’être bien argenté.
Pique-assiette : Il vient vers moi. C’est le moment de jouer. « Que pensez-vous, cher Monsieur, de ce trait vert vertical coincé entre ces deux bandes rugueuses de caoutchouc collées sur le tableau ? N’est-ce pas une originalité bien pensée de l’artiste ? Un concept exceptionnel ! Surtout d’avoir choisi en guise de toile, le couvercle d’une barrique ! »
L’artiste : Ah je devine un fin connaisseur ! C’est rare d’avoir cette subtilité d’analyse au premier regard. Je vous imagine déjà possesseur d’une belle collection.
Pique-assiette : Tout à fait exact ! Ah ! Voilà le serveur. Je vous sers une coupe de champagne ? C’est du grand cru, croyez-moi. Tout comme l’artiste. Un original mais dont la réputation a navigué de Naples à Rome en passant par Florence. Et donc, sa fortune n’est plus à discuter. Encore un peu de champagne ?
L’artiste : Non merci, je préfère rester sobre et me nourrir des œuvres et des regards qu’on leur porte. Les choses terrestres nous détournent des beautés de l’être. Quel choix feriez-vous ?
Pique-assiette : Tout d’abord, des choses bien terrestres. Une fois abreuvé et l’estomac bien garni, c’est alors que se révèle la beauté dans les œuvres exposées. Car avant, c’est-à-dire, à jeun, l’effet risque d’être un peu plat. Les couleurs brillent moins et les bordures ne bougent pas. Aucun intérêt. C’est en état d’ébullition, d’ébriété vibrante qu’il faut savourer l’art. Tout bouge, tout devient mouvance et vivant ! N’est-ce pas ? C’est seulement après que l’âme entre en jeu. Voyez cette sculpture là, cet extincteur bleu-citron à l’envers posé sur un couvercle de poubelle jaune azur, et bien c’est tout simplement sublime. Vous aimez ?
L’artiste : Je vais vous faire une confidence, je partage avec vous cette attirance pour ce que j’ai nommé « Eteins-moi la poubelle ! » pour la bonne raison que de mes tripes enflammées sont sorties ces fulgurances jaunâtres. Je vois aussi votre appétence pour la bonne chaire. Si je vous offre un bon repas, accepteriez-vous mon prix d’ami de 23500 € pour « Eteins-moi la poubelle ! » ?
Pique-assiette : Ah mais bien sûr ! Encore une petite coupe d’abord. Puisque c’est un prix d’ami, j’accepte avec grand plaisir. Et je vous éteindrai la poubelle moi-même. En chèque, ça vous va ? N’oubliez pas le bon repas.
Marie-Paule et Bernard

Un dialogue succulent !
Les réactions des participants sont à peine exagérées.
Tous les artistes qui font des expositions, n’ont bien sûr qu’un rêve vendre leurs œuvres.
Vu les prix qu’ils pratiquent, c’est vraiment un exploit difficile à atteindre !
Certains contournent, le problème en vendant des cartes postales représentant leurs tableaux. Comme c’est moins onéreux, ils ont plus de chance de toucher les participants à leur exposition.
Quant aux piques assiettes ils pratiquent les expositions et toutes les réunions où ils peuvent assouvir leur appétit…
De belles trouvailles et un régal de lecture pour ce dialogue si rebondissant !
Merci à Marie-Paule et à Bernard !
L’art de la fausseté. Ce dialogue entre celui qui feint d’être intéressé et celui qui veut fourguer ses oeuvres est un plaisir.
Quelques égratignures pour l’art contemporain qui, avouons le, y prête parfois le flanc.
Les dialogues : une bonne idée.