Cette nouvelle m’a été inspirée à la suite d’un mail que j’ai reçu d’Hermano !
Tiens, ce que j’ai souvent eu envie de faire :
Aller rue Sainte Catherine, m’installer à un pied d’une porte cochère, et pratiquer la mendicité en tendant ma sébile.
Pourquoi pas avec un petit panneau « Je m’ennuie… »
Tiens, tu pourrais commencer une histoire comme ça !
Je me suis dit : chiche !
Je l’en remercie…
Je m’ennuie…
Il faut dire que la retraite était dure pour Ernest Pécuchet, cadre dans une entreprise commerciale qui passait d’une activité débordante à une inactivité oppressante.
Allez savoir pourquoi, il eut une idée singulière pour meubler son inactivité : faire de la mendicité ? Avec une sébile et un panneau où il serait écrit : « je m’ennuie ».
Sa décision était prise et il décida de concrétiser ce fantasme.
D’emblée, il se posa la question : comment m’habiller ?
Lui, qui avait revêtu, pendant plus de 40 ans, un costume trois-pièces avec cravate, ne pouvait pas, décemment, réaliser cette nouvelle activité avec cette tenue.
Cela ne ferait pas sérieux !
Quand on fait la mendicité, il faut inspirer la pitié aux passants.
Il sortit de son placard, une chemise usagée et un jean délavé dont il se servait parfois pour bricoler.
Dans un premier temps, il eut la tentation de salir, son « nouveau costume », et même de l’imprégner d’un verre de gros rouge, mais il écarta vite cette idée.
L’odeur et la vue repousseraient les éventuels donateurs.
Muni d’une pancarte et d’un gobelet en plastique, il se rendit dans une petite rue à côté de chez lui.
Une certaine appréhension l’empêchait de se lancer dans une artère plus fréquentée.
Il s’installa au pied d’une porte cochère et attendit.
La rue était peu passante et il attendit longtemps avant de voir arriver la première personne. Son cœur battait la chamade.
La mendicité est une activité dont il n’avait pas vraiment l’habitude.
Le passant, un homme marcha, à côté de lui, sans même lui jeter un regard.
En une heure, il ne vit pas plus de trois personnes ! Toujours le même désintérêt pour son impécuniosité…
L’expérience n’était pas concluante.
Il décida de changer de rue, d’autant que le regard de la concierge de l’immeuble d’en face, qui de temps en temps écartait son rideau, le mettait mal à l’aise.
Il prit la décision de tenter un grand coup. Il allait pratiquer son expérience de mendicité rue Sainte-Catherine la plus grande rue commerciale de Bordeaux. Ne reculant pas devant la difficulté, il s’assit à la sortie des Galeries Lafayette.
La foule qui défilait était compacte.
Une majorité des passants ne lui jetait pas un regard. C’était comme s’il était transparent.
Il ne pouvait leur en vouloir, car cela avait été souvent son attitude habituelle.
Même pour ceux qui le regardaient, il avait l’impression qu’ils ne lisaient pas l’inscription de sa pancarte. Ils n’avaient pas même l’air surpris !
De temps à autre, il entendait une pièce tomber dans son gobelet en plastique.
Il marmonnait quelque chose pour exprimer sa gratitude. Après tout, il était un mendiant, et un mendiant doit remercier pour chaque obole !
Ce n’étaient pas des billets ou des pièces d’un euro, qui s’accumulaient dans sa sébile improvisée, mais des pièces cuivrées. Visiblement, certains pratiquaient de la charité en se débarrassant des pièces encombrantes de leur poche.
Un passant, moins pressé que les autres, vint s’asseoir à croupeton à côté de lui et l’interrogea sur la raison de l’inscription de sa pancarte. Lui ayant exposé le pourquoi de sa mendicité dans la rue Sainte-Catherine, l’homme hocha la tête d’un air pensif et, sans un mot, il se leva et s’éloigna. Significativement, il avait fait son diagnostic…
Un moment, il aperçut un groupe de policiers qui s’avançait !
Déjà en temps habituel, il n’était pas tranquille, la vue d’un uniforme entraînait chez lui, un sentiment de culpabilité bien qu’il n’eût rien à se reprocher. Mais aujourd’hui le clochard qu’il était devenu tremblait, à la vue des forces de l’ordre.
Comme les autres promeneurs, ils passèrent à côté de lui sans même lui jeter un regard…
Certaines femmes s’arrêtaient à côté de lui et lui faisaient la conversation.
Il était bien embêté, car il ne savait comment réagir. C’est dur de simuler la misère alors qu’on vit dans une certaine opulence.
Parfois, en un quidam déposait un croissant enveloppé dans du papier en lui disant : mon pauvre vieux, voilà un peu de réconfort…
Il avait assouvi son fantasme, il commençait à se lasser.
Assis, appuyé contre un mur, il commençait à avoir mal au dos. Cette foule qui défilait devant lui commençait à le fatiguer. Il avait soif et une envie pressante le tiraillait.
Il était prêt à s’éclipser discrètement.
Il ne garderait pas cet argent, gagné indument, et, au passage, il verserait le contenu de son gobelet dans la sébile, d’un malheureux de la rue Sainte-Catherine.
Il n’eut pas le temps de se lever, un groupe d’individus, au regard hostile, jaillit du milieu de la foule.
Avant qu’il n’ait pu réagir, il fut roué de coups de pied. Il essaya de se protéger en se roulant en boule et en plaçant ses bras devant son corps.
Il perdit connaissance.
Quand il se réveilla, il était dans un lit d’hôpital
Il était perclus de douleurs.
Un homme était assis à côté de lui avec un carnet sur ses genoux.
- Commandant Jérôme Dupuy, vous avez été amené par Police secours il y a trois heures aux urgences après avoir été tabassé !
- Nous avons examiné vos papiers. Vous êtes un retraité aisé ! Que faisiez-vous sur la voie publique au milieu de la rue Sainte-Catherine ?
Quand Ernest Pécuchet lui eut expliqué son fantasme, il réagit.
- Mon pauvre monsieur, vous voyez ce qu’est la vraie vie ! Je pense que vous êtes maintenant guéri de votre lubie !
- Vous avez été agressé par un groupe de Roms. Ils ne supportent pas la concurrence !
- J’espère que vous avez une bonne mutuelle, vous en aurez besoin, car vous avez perdu trois dents…


J’adore cette nouvelle! Je ne sais pas intellectualisé ce que je lis, je suis plutôt instinctif, et j’ai eu un petit frisson de délectation en te lisant. Je suppose que tu n’a jamais mendié 🙂 mais tu as du bien observé quelques mendiants, ou alors ta créativité est extrêmement acérée. Merci, j’ai passé un bon moment.
C’est quand tu veux, Loki, pour tenter l’expérience !
À toi de commencer, Hermano ! C’est toi qui a eu l’idée et qui est sur place ! 😄
Je dois bien avoué que parfois, lorsque je relance un client qui ne m’a pas encore payé, j’ai la sensation de mendié 🙂
Le client: ” chéri, tu n’as pas envoyé le chèque à M. Bardaro? Elle a oublié, je vous fait ça de suite” Et j’attends encore dix jours. Les joies des travailleurs indépendants!
Sinon, on fait ça ensemble, j’ amène les habits dégueulasses et les bouteilles de bière. Quand au Rom, j’ai de beau reste du rugby et je parle espagnol 🙂
Pour ma part, je trouve que le jean délavé ou les habits dégueulasses font un peu trop cliché pour attirer les regards.
J’écrirais bien quelque chose qui montrerait – pour changer et mieux interpeler le chaland – un homme en costume, assis par terre à côté de son attaché-case sur lequel serait affiché le panneau “Je m’ennuie”. Et bien sûr avec la petite gamelle pour recevoir une obole en forme de billet doux… ou d’espèce sonnante et trébuchante. Un genre de mise en scène intello / décalé burlesque, inattendue quoi.
Je suis sûr que les fans de hugs se précipiteraient, que certains chercheraient la caméra invisible, et qu’on aurait peut-être même la visite de France 3 ! 🙂
Merci, Loki, d’avoir relevé le défi de la rue Sainte Catherine ! (bien que je ne sois pas trop fan du passage final à tabac, mais il fallait bien se diriger vers l’hôpital, n’est-ce pas ? (rires))
Il va falloir maintenant passer du concept aux actes comme savent si bien le faire nos politiques de tous bords.
Bien que les Roms ne m’inspirent personnellement aucune crainte, je crois que je n’oserait pas.
Pour rester dans le domaine littéraire, on a déjà vu plusieurs auteurs se mettre pendant plusieurs mois dans la peau de personnes discriminées pour en tirer des ouvrages édifiants, dont certains ont eu un réel succès. Un des plus célèbres reste “Tête de turc“, écrit par l’Allemand Günter Wallraff (deux ans dans la peau d’un Turc immigré en Allemagne).
J’ai bien pensé que le héros puisse aller faire la mendicité en costume trois pièces !
Mais j’ai renoncé, car je ne sais pas comment cela se passe à Bordeaux, mais à Paris, on voit souvent sur les trottoirs, surtout des seniors, qui tendent la main en tremblotant et à regret. Manifestement ils sont là contraint par la précarité ! Ce n’est pas pour eux, un jeu…
Quand je dépose une pièce dans leur main, je n’ose pas les regarder dans les yeux. J’ai honte bien que je ne sois pas responsable de leur situation !
C’est la que cette nouvelle rejoint la nouvelle que j’ai intitulée “Dégraissage” qui voulait traiter sur le mode, humoristique la gestion du personnel dans certaines entreprises (https://oasisdepoesie.org/textes-dauteurs/nouvelles/winther/degraissage/)
Il n’empêche qu’il y a encore, et toujours sur les trottoirs, couchés sur des bouches de chaleur, des “clodos” avec une bouteille de gros rouge. La phase ultime de la dégradation humaine… Le plus souvent, ils ne font pas la manche, mais je dépose sans rien dire, à côté d’eux mon obole ou un croissant enveloppé dans du papier.
Quand aux Rom il y en a de toutes sortes. J’en ai un d’environ 70 ans, mon Rom attitré, assis devant, mon Franprix, avec quelques dents en moins, sympathique, qui me salue à chaque fois que je passe devant lui. Dans un français approximatif, nous faisons la conversation, d’autant que j’ai une petite fille qui fait ses études de médecine en Roumanie, à Cluj.
Il m’a dit en apprenant cela et tendant le pouce : Cluj très bien !
Pécuchet, clin d’œil à Gustave Flaubert? J’aime bien cette nouvelle qui évoque le fantasme de pas mal de gens aisés voulant par défi, recherche d’excitation ou pingrerie (il n’y a pas de petit profit) se faire passer pour un mendiant. La morale étant ici le tabassage en règle par les roms.
Faut pas jouer les pauvres quand on a des sous… pour paraphraser Brel.