Comment coucher sur le papier l’âme d’une image !

L’esquisse

Dans le silence blanc du papier,
Naît l’esquisse d’un corps léger.
Une taille fine se dessine,
D’un souffle doux qui s’incline.

Comme une vague au doux vouloir,
Cherchant la rive sans espoir.
Trois traits tracés simplement,
Font naître un charme doucement.

La grâce alors apparaît,
En présence qui se tait.
Beauté sans contours précis,
Lumière où l’on se nourrit.

Car parfois, il suffit d’une courbe,
Pour qu’un mystère tout s’adoube.

 

 

L’Épure

Le carnet de croquis était ouvert à la page quarante-deux. Depuis trois jours, Dimitri ne faisait rien d’autre que fixer cette page blanche. L’exposition de la galerie “Ombres Portées” ouvrait ses portes à la fin de la semaine, et le mur principal qui lui était réservé attendait encore son chef-d’œuvre.

Il avait tout essayé : les huiles épaisses, les fusains sombres, les aplats de gouache complexes. Rien ne vibrait. Tout lui semblait lourd, bavard, désespérément encombré.

Frustré, il saisit un simple critérium à la mine fine. Il ferma les yeux un instant, respirant le silence de l’atelier, laissant s’effacer le tumulte de ses doutes. Quand ses paupières se rouvrirent, sa main bougea d’un geste fluide, presque involontaire.

Le premier trait naquit en haut à gauche, descendit en une courbe douce, frôla le centre avant de plonger vers le bas de la feuille. C’était l’armature du silence, le galbe d’une hanche invisible, la silhouette d’une absence.

Le deuxième trait commença au sommet, croisa le premier avec une délicatesse géométrique, traçant une diagonale oblique qui venait mourir dans l’arrondi d’une cambrure.

Le troisième trait, enfin, s’éleva sur la droite, parallèle lointain, vague sensuelle qui venait fermer l’espace sans jamais l’emprisonner.

Dimitri posa le crayon. Trois lignes. C’était tout.

Il recula de quelques pas. Dans la lumière rasante du crépuscule, le dessin prit vie. Ce n’était plus du graphite sur du papier grainé. C’était le dos d’une femme qui s’éloigne, la fumée d’une cigarette qui s’étire dans un bar de jazz. C’était l’essence même de la sensualité, capturée en trois pulsations de la main.

Le soir du vernissage, la galerie était bondée. Les visiteurs s’attardaient devant les toiles chargées d’autres artistes, disséquant les couleurs et les techniques. Mais devant le grand cadre blanc de Dimitri, qui ne contenait que la reproduction exacte de ses trois traits agrandis, les gens s’arrêtaient. Ils ne parlaient plus. Ils murmuraient.

Une femme s’approcha du peintre, les yeux rivés sur l’œuvre. « Comment s’appelle cette toile ? » demanda-t-elle dans un souffle.

Dimitri sourit discrètement, comprenant enfin que le vide est parfois le plus beau des miroirs. « Elle s’appelle Tout ce que je ne vous ai pas dit. »