Marc Delavoie n’était pas un chimiste, c’était un illusionniste de la grande distribution. Dans son bureau qui surplombait l’usine de transformation de jambons industriels, il contemplait les courbes de vente moroses. Le consommateur moderne était devenu un détective de l’invisible : il ne cherchait plus ce qu’il mangeait, mais ce qu’il ne mangeait pas.

« Sans nitrites », « sans antibiotiques », « sans gluten », « sans OGM ». Delavoie soupira. Le problème, c’est que ses concurrents faisaient la même chose. Le « sans » était devenu un standard, une case cochée sur un coin d’emballage.

C’est alors que l’idée jaillit, absurde et lumineuse : inventer un nouvel ennemi de la santé !

 

Trois semaines plus tard, les rayons des supermarchés virent apparaître une nouvelle gamme de charcuterie. Sur l’emballage vert amande, une mention en lettres capitales, entourée d’un sceau de garantie doré :

« GARANTI SANS BIBIRIDIUM »

Les premiers jours, les clients restèrent perplexes. Puis, l’instinct de survie moderne prit le dessus. Devant le rayon frais, Mme Michaud fronça les sourcils. Elle ne savait pas ce qu’était le bibiridium, mais le mot sonnait métallique, vaguement radioactif, ou peut-être était-ce un dérivé de pétrole ? En tout cas, si Delavoie garantissait son absence, c’est que les autres marques devaient en être truffées.

Elle reposa le jambon concurrent et glissa le paquet « Sans Bibiridium » dans son caddie.

Le succès fut foudroyant. Le chiffre d’affaires bondit de 35 % en un trimestre. Delavoie, lors d’un comité de direction secret, s’en amusa avec ses lieutenants :

  • Le bibiridium n’existait pas.
  • Il n’était pas sur le tableau de Mendeleïev.
  • Il n’avait jamais été synthétisé, ni même imaginé par un scénariste de science-fiction.

Sur le plan juridique, Delavoie était inattaquable. Dire que son produit ne contenait pas de bibiridium était une vérité scientifique absolue. C’était aussi vrai que de dire que son jambon ne contenait pas de poussière d’étoile de la galaxie d’Andromède ou de larmes de licorne.

Le génie de l’opération assomma la concurrence. Pris de court, les autres industriels paniquèrent. Leurs services marketing, incapables de trouver la moindre trace de « bibiridium » dans leurs propres laboratoires, commencèrent à soupçonner un nouveau polluant émergent, peut-être une microparticule liée au plastique ?

Plutôt que d’avouer leur ignorance, ils préférèrent suivre le mouvement pour ne pas perdre de parts de marché. Six mois plus tard, on trouvait des yaourts, du dentifrice et même de l’eau minérale affichant fièrement : « 0% de Bibiridium ».

Un soir, Delavoie fut invité sur un plateau de télévision pour parler de « l’éthique de la transparence ». Face à lui, un jeune journaliste d’investigation un brin provocateur.

— « Monsieur Delavoie, vous avez sauvé votre entreprise grâce au bibiridium. Mais pourriez-vous nous dire, enfin, ce que c’est ? »

Delavoie sourit, la main posée sur sa cravate en soie. — « C’est une substance que nous avons décidé d’exclure radicalement de notre chaîne de production pour le bien-être de nos clients. La preuve : personne n’est tombé malade à cause du bibiridium en consommant nos produits. »

Le journaliste insista : — « Mais une étude de l’université de Genève affirme que le bibiridium n’existe tout simplement pas. »

Delavoie ne cilla pas. Il avait prévu la parade. — « Vous voyez ? C’est dire si nous avons réussi à l’éliminer. Nous avons créé un monde où il n’existe plus. N’est-ce pas là le service ultime que l’on puisse rendre à l’humanité ? »

Ce soir-là, les ventes doublèrent encore. Car dans l’esprit du public, Delavoie n’était plus un menteur : il était l’homme qui avait éradiqué une menace dont personne n’avait même eu le temps de souffrir. Le bibiridium était devenu le danger parfait : totalement inoffensif, puisque rigoureusement absent.