Quand je rentrai des courses, un paquet était posé devant ma porte. Avec mon accord, le facteur déposait sur le perron les envois encombrants plutôt qu’un avis dans la boîte à lettres.

 Je pris le paquet. J‘étais étonné, je n’avais fait aucune commande. Je cherchai sur l’emballage une mention de l’expéditeur. Rien ! Simplement mon nom et mon adresse… L’écriture m’était inconnue. L’examen du cachet ne m’apporta pas plus d’information, il était très mal imprimé.

Intrigué, je déchirai l’emballage sans prendre de précaution. Sous le papier kraft apparut une boîte métallique de la marque « Petit LU ». Qui pouvait m’envoyer des gâteaux ? Je soulevai le couvercle. Coincé dans du papier journal, découpé en lanières, reposait un objet parallélépipédique lui-même emballé dans du papier journal. Je déchirai fébrilement l’emballage. C’était un livre !

Curieusement la page de garde était blanche ! Je le feuilletai rapidement. Stupeur ! Toutes les pages aussi étaient blanches. Un bristol tomba sur le sol. Sur l’une des faces était écrit : « En souvenir de notre amitié J.A. ».

L’écriture et les initiales ne me rappelaient rien… Qui était donc ce mystérieux J.A. qui m’envoyait ce « livre ». C’était indubitablement un livre : format classique, solide reliure cartonnée, papier vélin…, mais tout était d’une blancheur immaculée.

Un livre entièrement blanc, c’était sûrement une blague d’un ami ou d’un ex-collègue !

De la corbeille je sortis la feuille de papier journal qui enveloppait le livre. Elle était extraite d’un journal : « France Soir ». Dans un coin j’aperçus une date : « 23 janvier 1958 ». Le jaunissement du papier confirmait l’ancienneté du quotidien ! J’étalai sur une table les lanières dont la boîte était bourrée. L’examen systématique de chaque fragment confirma ce que je subodorais, ils provenaient eux aussi d’un France-Soir de l’année 1958 ! Quel individu avait l’esprit assez tordu pour m’envoyer un livre entièrement blanc enveloppé dans des journaux anciens ?

Sans doute l’auteur de cette blague allait se manifester, je n’avais plus qu’à attendre. Il n’aurait de cesse de jouir de mes réactions.

Quelques jours passèrent. Aucune visite, aucun coup de téléphone !

Ce manque de réaction mit mon esprit en ébullition. Voyant arriver mon facteur, je pris l’emballage du paquet et je lui demandai s’il pouvait m’indiquer la provenance du colis. Il me répondit que c’était impossible le cachet étant illisible. J’insistai en lui disant que lorsqu’un paquet transite par la poste, il devait bien exister des traces de son passage. Comme il l’avait déposé devant ma porte, il ne pouvait pas y être arrivé tout seul. Il ouvrit de grands yeux étonnés. Il ne se souvenait pas de m’avoir livré un colis à la date que je lui indiquais. Il en était sûr, quand on est facteur, il faut une mémoire à toute épreuve ! Je refermai la porte, complètement perplexe…

Les choses prenaient une tournure étrange.

Le mystère s’épaississait : un livre, entièrement blanc, enveloppé dans de vieux France-Soir, un bristol avec un libellé sibyllin, un paquet arrivé on ne sait comment !

Mon esprit cartésien se refusait à une explication non rationnelle. Il y avait sûrement une solution, je devais la trouver.

J’examinai à nouveau l’ouvrage. Un livre blanc cela n’existe pas. Tout livre doit apporter de l’information. Elle était sûrement cachée. Et si c’était du braille ? Je fermai les yeux et je promenai longuement mes doigts sur les pages. J’avais beau me concentrer, le papier restait désespérément lisse.

 Une autre possibilité… Je tournais chaque page devant une lampe. Rien ! Pas le moindre filigrane !

Couché dans mon lit, je ruminai. Il m’était impossible de détacher mon esprit de ce mystérieux envoi. Cependant la fatigue aidant je parvins à m’endormir.

Vers quatre heures du matin, je me réveillai en sursaut. Une évidence venait de jaillir dans mon cerveau : le texte du livre n’était pas une impression classique. L’œil ne pouvait pas le percevoir, mais l’information devait s’y trouver sous une autre forme. Après tout, l’encre sympathique, cela existe ! En ce début du vingt et unième siècle, il existe des moyens encore plus élaborés pour rendre un texte invisible. Dans quelques millénaires, s’il y a encore des hommes, ils seront dans l’impossibilité de déchiffrer un DVD. J’ai un ami physicien qui travaille dans un centre de recherche. Je lui confierai le livre blanc et sans aucun doute il trouvera le moyen de le « faire parler » !

Quand je lui apportai l’ouvrage, en lui expliquant le problème, il eut l’air amusé. Il penchait pour une blague, mais devant mon insistance et en raison de notre vieille amitié, il accepta d’examiner le livre blanc.

Quelques jours plus tard devant une bière dans un café du village, il me rendit son verdict.

J’ai utilisé les moyens les plus sophistiqués pour essayer de tirer de l’information de ton « livre ». Je te laisse le rapport d’analyse. Tu y trouveras la composition chimique du papier et de la couverture, de la colle et les résultats des examens physiques. Mais à part cela ma conclusion est que ton « livre » est désespérément « blanc ».

Devant ma déception, il ajouta.

Chapeau ! C’est une blague élaborée. Réaliser le montage d’un livre sans aucune impression n’est pas à la portée du premier venu… Quand il se manifestera, vous pourrez rire ensemble et tu le féliciteras de ma part. En attendant, tu pourras t’en servir de carnet ou de journal de bord !

Dépité je rentrai chez moi, j’attendais beaucoup de cette analyse.

J’étais bien seul avec mon « livre blanc », personne avec qui en parler, ma femme était décédée depuis plusieurs années, mes enfants étaient dispersés aux quatre coins de la France. D’ailleurs ils me trouveraient débile de m’exciter sur ce paquet !

Les choses en restèrent là, l’auteur de l’expédition ne se manifesta jamais. De temps à autre j’ouvrais le livre. Sans doute était-ce ridicule, mais j’espérais y lire quelque chose !

Tel un puzzle j’avais collé les bandelettes sur une feuille de papier. J’y retrouvais des images « d’Arabelle », du « Crime ne paie pas », des informations de l’année 1958 dont certaines me revinrent à l’esprit.

1958 c’était l’année où je faisais mon service militaire. Un jour que je relisais le bristol, un lien se fit entre les journaux et les initiales. Cette année-là j’étais militaire en Algérie. Mon meilleur ami se prénommait Jean Albert. C’était sûrement une coïncidence ! Des larmes me vinrent aux yeux, lors d’une patrouille mon ami avait sauté sur une mine. Je me souviens encore de la cérémonie qui avait précédé le rapatriement de son corps en métropole.

Un mois passa, j’avais renoncé à trouver une explication.

Un voisin vint me rendre visite avec son fils trisomique.

Pendant que nous buvions un café ensemble, le jeune garçon tournait dans la maison examinant les bibelots, ouvrant les tiroirs et les placards. Amusé je laissai faire. Un moment, inquiet de ne plus le voir, je le cherchai. Il était assis sur le tapis de ma chambre, le « livre blanc » entre les mains. Il lisait, l’air extatique. En me voyant, il leva la tête et marmonna quelque chose en désignant la page avec son doigt. Son père arriva. Je lui dis.

Votre fils à l’air passionné par la lecture !

Mais il ne sait pas lire !

Pour ne pas lui faire de peine, je n’osais pas lui dire que l’ouvrage était blanc…

Je rapportais cette anecdote à mon ami physicien. J’ajoutais.

Tu vois, un trisomique est plus fort que tous tes synchrotrons, scanners ou autres engins de ton labo… Lui au moins est passionné par mon livre !

Il s’esclaffa.

Heureux les simples d’esprit, le royaume des cieux leur est ouvert…

Qu’un simple d’esprit eut pu lire dans mon livre blanc me perturba. La rationalité avait déserté mon cerveau. Le surnaturel qui sommeille en chaque homme prit le dessus.

Sans que je puisse l’expliquer, j’avais la certitude que ce paquet m’avait été envoyé par Jean Albert. Ce bristol, ces pages de journaux étaient des signes qui me ramenaient à l’année de sa mort. Mais que voulait dire ce livre blanc que j’étais incapable de déchiffrer alors que Jérôme, le fils de mon voisin le pouvait ?

Plusieurs fois je repris l’ouvrage sans succès…

Un jour que j’étais assis dans le jardin le compulsant une fois de plus, je sentis une douleur située dans la poitrine, en arrière du sternum, intense, me serrant la poitrine.

Tandis que j’essayais de dominer cette épée plantée dans mon corps, l’impensable se produisit : je vis ! J’avais entre les mains le livre de ma vie. Chaque page en retraçait les épisodes.

***

Le quotidien de la région relata : « un retraité trouvé mort dans son jardin par un facteur avec un livre blanc dans ses mains. Il est décédé d’une crise cardiaque ».