Oscar Bichon n’était pas homme à faire les choses à moitié. Quand son cœur s’éprit de Clara, il ne se contenta pas d’un simple béguin ; il érigea un temple à sa gloire. Chaque matin, le fleuriste livrait chez elle des bouquets si imposants qu’ils bloquaient le couloir. Chaque semaine, des colifichets de nacre ou de soie arrivaient par coursier. Quant à ses lettres, elles étaient si denses de passion qu’elles semblaient peser un kilo à la lecture.

Pourtant, Clara restait de marbre. Elle renvoyait les bijoux, donnait les fleurs à l’hospice voisin et laissait les lettres cachetées. Pour elle, Oscar n’était pas un prétendant, mais une sorte d’obstination météorologique : agaçante et inévitable.

Le soir où il reçut son ultime “non” — un refus poli mais définitif écrit au dos d’une de ses propres enveloppes — Oscar sentit son âme se vider. Il entra dans une épicerie de nuit et, par un étrange réflexe de renoncement, bouda le rayon des alcools. Il voulait une douleur lucide, mais pétillante. Il acheta un pack de six bouteilles de Coca-Cola.

Dès lors, la routine d’Oscar changea. Il ne guettait plus la fenêtre de Clara, il guettait le pschitt libérateur de la capsule.

  • Le matin : Un verre au saut du lit pour réveiller l’estomac et endormir le cœur.
  • Le midi : Une canette pour faire passer l’amertume du déjeuner solitaire.
  • Le soir : Une bouteille de deux litres pour noyer les souvenirs de ses sourires inexistants.

Il se disait : “Si l’acide phosphorique peut dissoudre une pièce de monnaie, il finira bien par attaquer cette boule de douleur que j’ai dans la poitrine.”

 

Les semaines passèrent. Oscar ne devint pas plus séduisant. Sa peau prit un teint légèrement cireux, ses dents devinrent sensibles au moindre souffle d’air, et son humeur oscillait entre l’hyperactivité caféinée et la léthargie du pic d’insuline.

Un jour, il croisa Clara au parc. Elle était radieuse. Autrefois, il aurait suffoqué de désir. Mais là, alors qu’il terminait sa troisième bouteille de la journée, il ne ressentit qu’un léger reflux gastrique. Il la regarda, et au lieu de voir l’ange de ses rêves, il vit simplement une femme qui marchait trop vite pour ses jambes fatiguées.

L’amour était-il soluble dans le Coca-Cola ? Apparemment, oui. À force de saturer son sang de sucre et de gaz, il avait créé une barrière chimique entre lui et ses émotions. La passion s’était transformée en une banale éructation.

La Morale de cet Amour contrarié.

Oscar Bichon finit par cesser d’aimer Clara, non pas par sagesse, mais par saturation. La conclusion de cette étrange dérive est aussi acide que la boisson qui l’a sauvé : à force de vouloir noyer un chagrin d’amour dans le sucre, on finit par découvrir que le diabète est bien plus fidèle qu’une femme indifférente, et qu’il est plus facile de changer de régime alimentaire que de changer le cœur d’autrui.

Parfois, pour oublier un grand “Non”, il suffit d’un grand “Pschitt”. Mais attention : si le cœur finit par guérir, l’émail des dents, lui, ne pardonne jamais.