Cela faisait plus de vingt-quatre ans que X tenait fermement les rênes de son pays, enfermé dans une forteresse souterraine, profonde au cœur d’une montagne froide et silencieuse. Assis dans cette pièce oppressante, où l’air semblait peser lourd de secrets et de peur, il revivait chaque instant de ce passé sombre qui s’était lentement écoulé.

Il y a plus de deux décennies, élu démocratiquement, il était animé par une seule ambition : redresser un pays tombé au plus bas, le sauver de sa chute inévitable. Mais le pouvoir, insidieux, avait déformé ses desseins. Après un second mandat, brisant la constitution qui lui interdisait de se représenter, il avait tordu les lois à son avantage, avec la complicité de militaires fidèles, pour s’immiscer en maître absolu, président à vie.

Un à un, ceux qui osaient s’opposer à lui disparaissaient dans la nuit, étouffés par la terreur qu’il instillait. Il régnait désormais sans partage, tel un dieu noir dont l’ombre étouffante recouvrait tout.

Mais ce pouvoir ne lui suffisait pas. Dévoré par un égo insatiable, il rêvait d’étendre son domaine, d’envahir les terres voisines, de conquérir par la force. Ses menaces grondantes pesaient sur les autres chefs d’État, crispant la région dans une tension mortelle. Et bientôt, les mots se firent armes ; chaque camp brandissait la menace d’une attaque nucléaire, prête à anéantir des millions de vies en un éclair.

Le monde retenait son souffle. Pour X, il n’y avait plus de retour possible. Les années avaient alourdi son esprit, la maladie rongeait sa lucidité. Ignorant les supplications de ses proches, il posa enfin sa main tremblante sur le bouton rouge… Le glas d’une ère venait de sonner.

Dans un lointain pays…

La rumeur avait commencé par un sifflement, presque imperceptible, dans les galeries de la vieille ville. Thomas et Élise ne l’avaient pas pris au sérieux. Pour eux, ce n’était que le vent s’engouffrant sous les ponts. Mais ce soir-là, alors qu’ils marchaient le long des quais, le ciel ne s’est pas contenté de s’obscurcir : il a commencé à fondre.

Tout s’est passé en une fraction de seconde. L’air est devenu épais, saturé de nuances de bleu cobalt et de jaune soufre. Les traits d’Élise ont été les premiers à se déformer. Ce n’était pas de la douleur, mais un délitement insidieux. Elle a porté ses mains à son visage, sentant sa propre peau devenir une suite d’affaissements frénétiques.

Derrière elle, Thomas a voulu hurler son nom, mais aucun son ne sortit de sa gorge. En ouvrant la bouche, il comprit que le cri ne venait pas d’eux, mais de l’univers lui-même. Ils n’étaient plus des êtres de chair, mais les témoins horrifiés d’une réalité qui se délitait.

Leurs yeux, devenus d’immenses globes vides, ne fixaient rien d’autre que le vide sidéral qui remplaçait peu à peu le décor urbain. Derrière eux, un tourbillon d’énergie jaune — une comète ou peut-être l’âme du monde — menaçait de les absorber.

Ils sont restés là, suspendus dans cette toile de peur. Ils ne sont plus un homme et une femme ; ils sont devenus l’incarnation d’une angoisse infernale. Le bleu de leurs vêtements se confond avec le bleu de la nuit, et leurs visages dorés brûlent d’une terreur que le temps ne pourra jamais effacer.

Élise

Mes mains… Elles ne sont plus mes mains. Ce sont des lignes, des vagues de couleur ocre qui se figent autour de mes joues. Je veux parler, je veux dire à Thomas de fuir, de se cacher, de ne pas regarder cette chose qui nous dévore par l’arrière. Mais ma bouche n’est plus qu’un gouffre noir, une béance d’où ne sort aucun son.

Thomas… il est juste là, derrière moi. Je sens son épaule contre la mienne, mais c’est comme si nous étions séparés par des années-lumière. Je vois son visage se tordre dans le même effroi que le mien. Ses yeux sont devenus deux soleils noirs, aspirés par la même absence.

Cette chose jaune… Cette queue de comète ou cette âme égarée qui nous poursuit… Je l’ai vu, je l’ai senti. C’est elle qui fait fondre le ciel. C’est elle qui remplace l’air par cette texture apocalyptique.

On est devenus des témoins. Des témoins de la fin d’un monde qui n’était fait que d’illusions. Et maintenant, nous sommes condamnés à rester là, figés dans ce moment, hurlant en silence pour l’éternité. Thomas, ne ferme pas les yeux. Ne ferme jamais les yeux.

Je sens la couleur m’envahir. Le bleu de mon t-shirt se mélange au bleu de la nuit. Le jaune de mon visage brûle d’une angoisse pure. C’est comme si l’univers avait décidé de nous écorcher vivants, de nous transformer en pigments pour sa toile infernale.

Il n’y a plus de temps. Plus d’espace. Juste ce cri silencieux qui résonne en nous et autour de nous. Nous sommes le Cri de l’Écho, et nous ne cesserons jamais d’hurler.

Thomas

C’est comme une marée de mercure froid. Ça monte par mes pieds, ça s’infiltre sous ma peau qui n’est plus de la peau, mais une suite de filaments rugueux et bleus. Élise est juste devant moi. Je la vois. Sa nuque, ses épaules, elles se dissolvent dans l’air épais comme de la gelée. Je veux hurler son nom, Élise ! Mais ma bouche est une caverne de ténèbres, et ma gorge un tuyau bouché par la peur.

Derrière nous, cette queue de comète infernale, ce tourbillon d’ocre et de soufre. C’est elle qui fait fondre la réalité. C’est elle qui aspire la lumière. Je sens sa morsure dans mon dos, une brûlure froide qui me déshumanise. Nos yeux ne sont plus des yeux. Ce sont des miroirs sans fond qui reflètent le vide sidéral, le Grand Vide que nous sommes devenus.

Je me vois à travers ses yeux. Je suis devenu une créature de texture, un spectre de lignes tourmentées. Mes vêtements sont de la peinture, mon corps est de la matière brute. Nous ne sommes plus un homme et une femme. Nous sommes des pigments, des coups de spasmes frénétiques, une icône de la terreur moderne.

Elle ne doit pas se retourner. Elle ne doit pas voir ce que je vois. Juste ce cri, ce cri qui nous unit et nous sépare à la fois. Un cri qui ne sort pas de nos bouches, mais qui résonne en nous et autour de nous, pour toujours.

L’Abîme

Le sifflement n’est plus un son, mais une vibration qui fait trembler les fondations de ce qui reste de leur réalité. Le ciel n’est plus un ciel, mais un tourbillon d’empâtements, de larges bandes de couleur qui se chevauchent et se mêlent. Élise sent ses mains, ces lignes d’ocre, se fondre dans le bleu profond de son t-shirt. Ses traits de déformations frénétiques s’allongent, s’étirent, deviennent des vagues de couleur qui s’écoulent de ses joues. Son visage n’est plus qu’un amas de textures rugueuses, de bleus, de jaunes, de rouges qui se fondent les uns dans les autres.

Derrière elle, Thomas assiste à la liquéfaction de son propre corps. Ses filaments bleus se dissolvent dans le mercure froid qui l’envahit. Ses vêtements ne sont plus que des coulures sur le sol. Son visage n’est plus qu’une masse difforme, une abstraction de peur et d’angoisse. Il voit les bâtiments de la vieille ville s’effondrer, se liquéfier comme du beurre sous le soleil de plomb de cette queue de comète infernale. Les ponts, les quais, tout se dissout dans cette marée de couleur.

Ils sont là, suspendus dans cet univers qui se dévore lui-même. Leurs corps sont devenus des abstractions, des masses de couleur et de texture qui se mélangent. Leurs visages, ces immenses globes vides, fixent le néant avec une intensité insoutenable. Ils ne sont plus deux êtres distincts, mais une seule entité, un cri silencieux qui résonne dans l’éternité. Le peintre, si jamais il existait, a abandonné sa toile, laissant Élise et Thomas figés dans cette éternité de peur.

Mais au cœur de la montagne froide et silencieuse, là où tout avait commencé, X ouvrit les yeux une dernière fois.

Autour de lui, les écrans qui tapissaient la salle de commandement n’étaient plus que des éclats de lumière mourante. Les continents disparaissaient les uns après les autres dans une tempête de feu et de cendres. Les océans bouillonnaient. Les villes n’étaient plus que des ombres avalées par une lueur aveuglante.

Il contempla ce spectacle sans triomphe.

Durant des années, il avait cru maîtriser le destin. Il s’était vu comme l’architecte de l’Histoire, l’homme capable de plier le monde à sa volonté. Pourtant, à cet instant, il comprit que le pouvoir n’avait jamais été qu’une illusion. La même illusion qui avait conduit tant d’hommes avant lui vers l’abîme.

La forteresse trembla.

Une fissure parcourut le plafond de béton. Puis une autre. Les murs gémirent comme une bête blessée. Au loin, un grondement monta des profondeurs de la montagne.

X voulut se lever, mais ses jambes refusèrent de lui obéir.

Alors il entendit un cri.

Non pas un cri humain, mais ce hurlement silencieux qui résonnait désormais dans l’univers tout entier. Le même cri qui avait saisi Thomas et Élise au moment où la réalité s’était déchirée.

Le Cri de l’Écho.

Il comprit alors qu’il ne survivrait pas à son œuvre. Personne n’y survivrait.

La lumière envahit la pièce.

Les murs, les écrans, les machines et le vieil homme se mirent à fondre comme des pigments sur une toile abandonnée. Son visage se déforma à son tour en lignes tremblantes, en couleurs liquides, en textures tourmentées.

Une dernière pensée traversa son esprit :

Tout cela pour rien.

Puis il n’y eut plus ni montagne, ni pays, ni ciel.

Plus de temps.

Plus de matière.

Seulement une immense toile de ténèbres où flottait encore, pour l’éternité, la rhapsodie de l’horreur.