Dans l’univers bien réglé d’une montre, trois aiguilles cohabitaient chaque jour sans heurt apparent : l’aiguille des heures, l’aiguille des minutes, et la trotteuse. Pourtant, un matin, une querelle éclata qui allait bouleverser leur harmonie.
Tout commença à 10h08, quand l’aiguille des heures, courte et trapue, s’installa confortablement sur son index.
Majestueuse et épaisse, elle se pavana fièrement et ouvrit les hostilités d’une voix grave et posée :
« Sans moi, dit-elle avec hauteur, vous ne sauriez jamais à quelle heure vous êtes ! On me regarde pour savoir quand déjeuner, quand dormir, quand travailler. Je suis la reine du temps ! C’est moi que l’on consulte pour les rendez-vous importants, pour les départs en voyage, pour la fin d’une journée de labeur. Je suis la structure, le pilier. Sans moi, le temps n’est qu’une course folle sans destination. Je suis la boussole de l’existence et la maitresse de temps ».
L’aiguille des minutes, fine et élégante, ricana. « Quelle arrogance, ma chère ! La maitresse du temps ! Tu es si lente qu’on jurerait que tu es figée dans le passé. C’est moi qui rythme la vie moderne ! Les cuissons, les réunions, les battements de cœur avant un baiser… Tout se joue à la minute près. Je suis le juste milieu, l’équilibre parfait entre ta paresse et l’hystérie de notre petite sœur. »
La Trotteuse, un fil d’acier rouge et nerveux, ne s’arrêta même pas pour répondre. Elle filait, saccadée, dans un cliquetis incessant. « Hystérique ? Moi ? Je suis la seule qui travaille vraiment ici ! Pendant que vous trônez comme des reines, je fais le tour du cadran soixante fois pour que vous puissiez bouger d’un millimètre. Je suis le présent pur, l’adrénaline, le souffle. Si je m’arrête, la montre est morte. Je suis le cœur, vous n’êtes que les membres ! »
La dispute s’envenima. Chacune tentait de prouver sa supériorité par une démonstration de force :
L’Heure se fit plus lourde, prétendant que son inertie était une preuve de noblesse.
La Minute accéléra ses saccades, se vantant d’être la reine du cadran.
La Trotteuse vibra si fort qu’elle manqua de sortir de son axe, criant que sans ses 86 400 pas quotidiens, le monde stagnerait.
Le conflit atteignit son paroxysme à l’approche de 11h00.
Soudain, un craquement se fit entendre. Un minuscule grain de poussière, vestige d’une révision négligée, s’était logé dans les engrenages.
La Trotteuse, dans son élan de colère, buta contre l’obstacle. Elle força, trembla, mais ne put franchir le cap de la 45e seconde. Immédiatement, le silence s’installa. Un silence terrifiant.
La Trotteuse se figea, impuissante.
L’Aiguille des Minutes, privée de l’impulsion de sa cadette, cessa sa progression vers le sommet.
L’Aiguille des Heures, sentant le ressort se détendre inutilement, comprit qu’elle ne verrait jamais le chiffre onze.
Le propriétaire de la montre, un vieil homme qui s’apprêtait à prendre ses médicaments, tapota le verre. Rien. Il soupira : « Elle est cassée. Elle ne sert plus à rien. »
Dans l’obscurité d’un tiroir où elles furent jetées, les trois sœurs comprirent enfin la leçon.
L’importance n’était pas dans la vitesse, ni dans la prestance, ni dans la précision. Elle résidait dans l’engrenage. Elles n’étaient pas trois entités distinctes, mais une seule et même phrase découpée en trois mots.
Désormais, dans le noir, elles attendent le passage de l’horloger, prêtes à reprendre leur danse, non plus pour briller, mais simplement pour que le temps, enfin, recommence à exister.

