Le salon de la baronne Valérie de la Bussière embaumait le N°5 de Chanel et l’autosatisfaction.

Valérie de la Bussière, qui n’était pas plus baronne que la boulangère du coin, était une demi-mondaine, dont le corps attrayant donnait beaucoup de satisfaction à Amedé Pinard, un riche négociant en vins et spiritueux. Il faut penser que son nom avait induit son orientation vers ce commerce.

Valérie profitait largement de la fortune de son « oncle ».

Elle qui n’avait jamais dépassé le CAP de sténodactylo, se targuait de culture littéraire et organisait dans le superbe appartement, non loin du Bois de Boulogne, que lui avait payé Amedé Pinard des réunions avec le gratin de l’intelligentsia parisienne !

 

Julien, ajustant sa cravate avec une nervosité feinte, savait que le moment de vérité approchait. On servait le café, et avec lui, l’inévitable dépeçage du dernier prix littéraire : « Le Murmure des Cendres », un pavé de huit cents pages que Julien n’avait même pas pris la peine d’acheter.

— Alors, Julien, commença la baronne en se tournant vers lui, son regard brillant d’une curiosité prédatrice, qu’avez-vous pensé de la structure décentrée du récit de Miller ?

Julien posa sa tasse avec une lenteur calculée. Il n’avait pas lu une ligne, mais il possédait l’arme absolue : l’art de la critique atmosphérique.

La Règle d’Or : ne jamais citer, toujours suggérer.

« C’est justement cette structure qui m’a troublé », répondit-il, la voix empreinte d’une gravité mélancolique. « Miller ne cherche pas à raconter, il cherche à saisir. On est au-delà de la narration classique. C’est presque une expérience de physique quantique appliquée à la syntaxe. »

La baronne hocha la tête, impressionnée. Julien venait de valider son expertise sans rien affirmer de concret. Il utilisa alors sa deuxième technique : le pivot thématique.

Le pivot : transformer l’ignorance en profondeur

« Mais au-delà de la forme, » enchaîna-t-il, « ce qui m’a frappé, c’est ce silence persistant entre les chapitres. Cette façon qu’il a d’habiter le vide. »

Le vide. C’était le mot magique. Personne ne peut vous contredire sur le vide. Si quelqu’un avait lu le livre, il y verrait une interprétation audacieuse ; si personne ne l’avait lu, tout le monde se sentirait obligé d’acquiescer pour ne pas paraître idiot.

— Mais que dites-vous du chapitre central sur l’exil à Prague ? demanda un jeune homme à lunettes, probablement un agrégé de lettres particulièrement zélé.

Julien ne cilla pas. Il n’avait aucune idée qu’il y avait une scène à Prague.

« Prague n’est qu’un décor, n’est-ce pas ? » rétorqua Julien avec un sourire indulgent. « Ce qui compte, c’est la résonance intérieure de l’exil. On pourrait situer cette scène à Venise ou à Omsk que le sentiment de déracinement resterait identique. C’est l’universalité de la douleur qui prime sur la géographie. »

 

À la fin de la réception, Julien était devenu la référence littéraire de la soirée. Il avait réussi l’exploit de parler d’une œuvre inexistante dans son esprit en utilisant trois piliers fondamentaux :

L’Abstraction lyrique : Utiliser des concepts vagues (temporalité, essence, résonance).

L’Effet Miroir : Renvoyer la question à l’interlocuteur (« Et vous, comment avez-vous survécu à cette lecture ? »).

Le Paradoxe : Affirmer que la force du livre réside dans ce qu’il ne dit pas.

Alors qu’il quittait l’hôtel particulier, il croisa l’auteur, Miller, qui fumait une cigarette sur le perron. — J’ai entendu ce que vous avez dit à l’intérieur, murmura l’écrivain avec un clin d’œil. C’était brillant. — Merci, cher ami, répondit Julien sans se démonter.

  • Je vous admire d’autant plus que je n’ai pas écrit ce livre et que m’avez fait découvrir ses qualités !
  • Comment vous n’avez pas écrit « Le Murmure des Cendres » !
  • Effectivement et pourtant, j’en suis l’auteur !
  • ?????
  • Vous savez, quand on a une grande carrière littéraire derrière soi, les éditeurs vous trouvent quelques « nègres » brillants qui font l’affaire !