• Ils ne me laisseront donc jamais tranquille !

Depuis deux jours que Gilles était dans les locaux de la police judiciaire du Havre.

Elle avait débarqué un soir dans son studio. Sans explication, les flics avaient présenté un mandat d’arrêt, puis l’avaient menotté et embarqué sans ménagement.

Depuis il croyait vivre un véritable cauchemar ! Les officiers  de police se relayaient pour le faire avouer. Il avait beau clamer son innocence, ils ne voulaient rien entendre.

Il souffla en buvant un peu d’eau, mais il savait que ce répit serait bref. D’ailleurs, la porte s’ouvrit et « porcinet » entra, son éternel sourire aux lèvres. C’était le nom dont il avait affublé un lieutenant grassouillet à la face ronde qui lui rappelait cet animal sympathique. Et « porcinet » était loin de l’être ! De tous les flics qui le harcelaient, il était le plus obstiné. On sentait qu’il prenait un plaisir sadique à lui poser sans arrêt les mêmes questions auxquelles Gilles faisait les mêmes réponses. Pourquoi cet acharnement ? Gilles Langevin était prof. Etait-ce la revanche d’un élève traumatisé par ses enseignants ou bien l’exutoire sadique d’un faible, détenteur d’une parcelle d’autorité ?

Porcinet  s’assit derrière le bureau et d’un ton mielleux recommença l’interrogatoire.

Harassé, Gilles répondait mécaniquement, la fatigue était telle que son esprit vagabondait ailleurs. Un moment il pensa au Puy de Dôme.

 

L’année se terminait à l’I.U.F.M. de Clermont-Ferrand et tous les élèves professeurs attendaient leur nomination. Celle-ci dépendait de leurs vœux, mais aussi de leur classement. Pour tous, ce moment était particulièrement angoissant. Certains ne se faisaient aucune illusion compte tenu de leurs résultats, d’autres espéraient encore. Gilles Langevin était de ceux-là. Il avait émis le vœu d’être nommé dans l’académie de Clermont-Ferrand ou dans une académie limitrophe. Il fut déçu quand la directrice de stage lui annonça son lieu d’affectation : l’académie de Rouen. Il tempéra sa déception en pensant qu’il aurait pu être nommé, comme de nombreux autres camarades, dans l’académie de Seine-Saint-Denis.

 

***

Début juillet il reçut une convocation : il était nommé au LP Hector Malo Boulevard Vaillant Couturier au Havre. Il ne connaissait ni la côte normande ni le Havre. À l’aide d’Internet, il se constitua une importante documentation sur cette ville et sa région. L’image de cette partie de Normandie lui sembla alors moins négative.

Comme la lettre qu’il avait reçue lui disait de « se rapprocher » du chef d’établissement, il décida de s’y rendre.

Il ne fut pas vraiment surpris quand il arriva devant le LP Hector Malo. Il était identique à la plupart des établissements dans lesquels ils avaient effectué ses stages lors de son année d’I.U.F.M. Trois bâtiments parallélépipédiques côte à côte, un pour les cours, le deuxième pour les ateliers et le troisième plus petit abritant l’administration et les logements de fonction.

Le proviseur l’accueillit chaleureusement et lui présenta l’établissement. Tout de suite il le rassura. Le lycée était dans une cité excentrée du Havre, mais les élèves n’étaient pas pires qu’ailleurs. D’ailleurs, ajouta-t-il vous allez enseigner les mathématiques et les sciences physiques, matières que les élèves respectent le plus après les enseignements professionnels.

 

                                                          ***

À la prérentrée, il constata avec satisfaction qu’il intégrait une équipe de jeunes professeurs. Mais l’établissement était moins idyllique que la description faite par le proviseur. La cité où était construit le LP connaissait les mêmes difficultés que d’autres en France.  Et comme ailleurs, celles-ci se répercutaient sur les élèves de l’établissement. Cependant, Gilles était préparé à ce genre d’épreuve et gérait plutôt bien la relation avec ces classes. Il s’était fait une raison : pour pouvoir espérer obtenir une mutation pour l’Académie de Clermont-Ferrand il fallait qu’il reste en poste, au moins 5 ans, à Hector Malo.

 

***

L’année se passa sans problème particulier. Gilles avait réussi à faire son trou au Havre et s’était fait des amis aussi bien à Hector Malo que dans la cité. Certaines classes étaient plus difficiles à gérer que d’autres. L’absentéisme des élèves était récurrent et parfois les relations avec certains éléments étaient conflictuelles. Mais à l’aide des autres professeurs, Langevin arrivait à surmonter ces difficultés et ces conflits restaient dans des limites raisonnables.

C’est au mois de novembre de l’année suivante qu’un drame se produisit.

Une de ses collègues, professeure d’anglais, Florence Clarisse fut victime d’une agression dans la cité. Un soir rentrant du cinéma, elle fut entourée d’un groupe de jeunes encagoulés et entraînée dans la cave d’un immeuble. Bien qu’elle se soit débattue vigoureusement, elle fut victime de ce que les journalistes ont l’habitude d’appeler une « tournante » et plusieurs individus abusèrent d’elles sur un vieux matelas. C’est un locataire de l’immeuble qui la retrouva dans la cave hagarde, le visage tuméfié, les vêtements déchirés. Elle fut transportée rapidement aux urgences.

Les officiers de police chargés de l’enquête ne recueillirent pas d’éléments déterminants pour identifier les agresseurs. Ils portaient des passes montagnes. Aucune trace de sperme ne put être prélevée : ils avaient pris la précaution de se munir de préservatifs et de les faire disparaître. Et une fois de plus la loi du silence de la cité fonctionna : personne n’avait rien vu, rien entendu !

Traumatisée et choquée Florence fut dans l’impossibilité, à la sortie de l’hôpital, de reprendre son poste. Elle entra dans un établissement de repos pour suivre un traitement psychologique.

Il vint la voir à Trouville au centre de repos des Flots bleus. Elle n’était plus la même, cette jeune femme qu’il aimait se comportait maintenant comme un zombi. Elle sourit en le voyant puis sans un mot, assise sur son lit elle tourna la tête pour contempler la mer. Il se souvenait encore de cet instant, de ces vagues grises comme la tristesse qui s’était abattue sur lui. Il serra les dents pour retenir les larmes qui montaient. Sans un mot, il se leva pour se précipiter dans le couloir. La haine qui l’avait saisi le jour de l’agression ressurgit plus violente encore. Il trouverait les agresseurs et il les tuerait.

***

 

Un coup de poing asséné sur le bureau le ramena à la réalité. Porcinet était debout, son sourire avait disparu, menaçant, il éructait des injures en pointant un index boudiné vers Gilles. Son collègue assis dans un coin le regardait gêné. Le jeune homme se plongea dans un profond mutisme.

Etait-ce une nouvelle stratégie ou pour reprendre des forces que les officiers de police décidèrent de le reconduire dans une cellule ?

 

***

 

Devant le distributeur de café, les deux officiers de police discutaient de l’affaire. Le lieutenant Marengo (c’était le nom de Porcinet) était rouge de colère.

  • Il finira bien par avouer le salaud !

Son collègue le lieutenant Illiasco le regardait dubitatif.

  • Avouer quoi ? Et la présomption d’innocence ? Il a l’air sincère…
  • Sincère mon cul ! Je sais qu’il a une belle petite gueule et qu’il est prof. Néanmoins nous avons assez d’éléments pour l’inculper…
  • Peut-être ! Peut-être ! mais – en baissant la voix – si c’est lui, il a fait du bon boulot !

 

                                                                  ****

La planche de bois qui servait de lit dans la cellule était extrêmement dure, pourtant elle semblait douce à Gilles après ces longues heures d’interrogatoire. Les mains derrière la tête il réfléchissait aux évènements qui avaient précédé son arrestation.

Cela avait été l’horreur absolue quand il avait appris l’agression de Florence. Tout le LP était au courant. Bien qu’il eût cours, il s’était précipité à l’hôpital. Voir le visage de la jeune prof tuméfié lui donna un haut-le-cœur. Cela faisait plus de six mois qu’ils se fréquentaient. Les choses s’étaient installées doucement. Ils avaient programmé un PACS, s’étaient inscrits sur une liste pour obtenir un appartement plus grand.  Voir son amie dans cet état le révoltait et il n’avait plus qu’un objectif : la venger. Il ne comptait pas trop sur la police. Elle faisait ce qu’elle pouvait, mais la cité était devenue au fil du temps une zone de non-droit, territoire où les dealers faisaient peser leur loi. Ils payaient des jeunes de dix, douze ans pour faire le guet et dès qu’une voiture de police se pointait ils disparaissaient. Quand un réseau était démantelé, il s’en créait un autre ailleurs. Une population touchée par le chômage était un terreau fertile pour l’épanouissement d’un petit banditisme qui virait souvent au grand. Les affrontements entre bandes étaient choses fréquentes se terminant souvent par mort d’hommes. Les tournantes également n’étaient pas rares. Les victimes, souvent des filles de la cité ne portaient pas plainte par peur des représailles. L’agression de Florence Clarisse était exceptionnelle par la nature de la victime. Ses collègues se mirent en grève plusieurs jours en signe de solidarité et pour exiger une punition exemplaire des coupables. Mais encore fallait-il les trouver ! Malgré la diligence des policiers, l’enquête piétinait. Gilles agirait seul !

 

***

Le milieu fermé que constituait la cité n’était pas propice à une enquête surtout pour Gilles Langevin encore considéré comme un corps étranger. Les quelques amis qu’il s’était faits dans le secteur ne purent lui fournir aucune information sur les agresseurs de Florence.

Il pensa donc à interroger les élèves de ses classes. L’exercice était délicat. Il choisit ceux avec qui il avait le plus d’affinité. Il profitait des instants où il était seul avec eux pour obtenir des indices. Après tout, on pouvait envisager toutes les hypothèses : des agresseurs extérieurs au LP, mais aussi des élèves de l’établissement. Les professeurs femmes avaient souvent des difficultés avec certains élèves. Ces garçons étaient machistes et considéraient les femmes comme des êtres inférieurs. Ils ne supportaient pas la relation d’autorité enseignante – enseignée. Une femme n’avait de grâce à leurs yeux que dans un lit. Et Florence Clarisse avait un physique capable d’exciter beaucoup de jeunes adolescents.

Les quelques entretiens qu’il put avoir se révélèrent négatifs. Manifestement les élèves interrogés, même s’ils savaient quelque chose, refusaient de se confier. Être considéré comme une « balance » était la pire des choses qui puisse arriver à un habitant de la cité.

Gilles était découragé, il ne voyait plus comment aboutir dans ses recherches.

Alors qu’il s’y attendait le moins, il trouva un jour dans sa serviette, au moment où il allait corriger des copies, un papier plié en quatre. Y étaient inscrits quatre noms ! Deux étaient ceux d’élèves du LP, les deux autres lui étaient inconnus.

 

***

Une BMW était stationnée devant la tour de l’immeuble 25.  Elle choquait un peu, à  côté de voitures d’un autre âge, aux peintures usées par le temps et les intempéries. Sa carrosserie noire rutilante tranchait avec celles de ses voisines pleines de rafistolages et de bosses. On pouvait se demander quel bourgeois avait osé se garer en plein milieu de la cité avec un tel véhicule. Il y avait longtemps que les Havrais avaient renoncé à le faire, conscients qu’une telle aventure pourrait se terminer par la disparition de leurs roues ou pire de la voiture elle-même. Mais cette BMW n’avait rien à craindre ! Tout le monde la connaissait dans la cité, c’était celle de Mouloud Ben Ali, un caïd. La drogue rapportait des revenus substantiels à ce voyou monté dans l’échelle sociale de la délinquance. De dealer il était devenu fournisseur. On ne comprenait pas bien pourquoi la police n’avait pas mis fin à ces agissements.  Mais l’explication était simple : il dirigeait ses réseaux à l’aide de comparses et une société d’import-export lui assurait une couverture au niveau du fisc. Personne n’aurait osé toucher à la voiture de Mouloud. Après une tournée et une soirée « touristique » dans la cité, Ben Ali rejoignit sa BMW, accompagné de trois amis plus jeunes et fervents admirateurs du Maghrébin. Le groupe s’enfourna dans la voiture pour terminer la soirée dans une boite de nuit. Les portières claquèrent dans le silence de la nuit, une lumière aveuglante jaillit du véhicule suivi du bruit d’une violente explosion. Les vitres aux alentours volèrent en éclat. Une fumée noire s’éleva du parking au-dessus des voitures qui commencèrent à brûler.

Quand vingt minutes plus tard, la police et les pompiers arrivèrent, elles avaient presque terminé de se consumer. Des lambeaux de chair accrochés à un grillage témoignaient que la voiture n’était pas vide.

 

***

Gilles Langevin pensait à cette explosion, allongé dans sa cellule. C’est à partir de ce jour que le cauchemar avait commencé. Ce drame avait secoué la cité et le LP. Deux des victimes étaient des élèves de l’établissement.

L’enquête comme d’habitude se révélait difficile, les témoins peu loquaces. Ce qui intriguait les policiers c’était la méthode employée. La voiture piégée ne correspondait pas aux pratiques d’affrontement entre bandes rivales. D’habitude les règlements de compte s’effectuaient avec des armes à feu. Après la guerre dans les Balkans puis celles de l’Irak et de l’Afghanistan, un armement d’occasion circulait dans les cités à des prix défiant toute concurrence.

Mais quand c’est la police avait débarqué un soir dans son studio que Gilles avait compris qu’il constituait un coupable idéal : un mobile, plus des études de chimie.

Depuis les officiers de police et « Porcinet » s’acharnaient sur lui pour le faire avouer.

 

                                                     ***

L’interrogatoire avait repris, toujours les mêmes questions répétées inlassablement. Et « Porcinet » menait la danse, aussi acharné qu’il y a deux jours. Ça faisait deux heures qu’il avait sorti un argument imparable. Sous son réfrigérateur, entre deux tôles la police avait découvert un détonateur ! À cette annonce Gilles abasourdi avait clamé encore plus fort son innocence. Il ignorait tout de la présence de cet objet chez lui. Les sourires des officiers de police montraient qu’ils étaient incrédules. Ce coup de grâce asséné, l’interrogatoire s’était poursuivi plus brutal encore.

A la fatigue s’ajoutait maintenant un profond découragement. Tous ces évènements incompréhensibles le dépassaient. Il n’avait plus la force de résister, son esprit brouillé par la fatigue adhéra à ce que les officiers lui répétaient depuis des heures : il était coupable. Quand il signa une déposition dans ce sens, il se sentit soulagé, il n’aspirait plus qu’à dormir…

 

                                                        ***

 

La porte métallique de la cellule se referma brutalement. Le verdict était tombé comme un couperet : dix ans de prison. Il y avait eu beau se rétracter, arguant que ses aveux avaient été faits sous la contrainte. Les juges n’en avaient pas tenu compte. Passible de vingt ans ils avaient ramené sa peine à dix en raison de l’agression de Florence, mais il y avait eu quand même quatre morts !

Une seule chose le soulageait deux des jeunes, morts dans l’explosion correspondaient aux noms de la lettre anonyme, des élèves de Florence… Certes deux autres couraient encore, mais dans dix ans il les retrouverait !

 

***

Malgré un comité de soutien organisé par les parents et les collègues  de Gilles et l’aide d’un avocat célèbre venu de Paris, sa peine fut confirmée en appel. Le temps passa et la vie reprit dans la cité, un autre caïd avait pris la place de Mouloud Ben Ali.

 

***

Le commissaire principal Gérard Mortier de l’IGPN lut un dossier qui venait de lui arriver du Havre. Son visage se crispa. Après vingt ans de carrière, dont cinq à l’IGPN, ce fonctionnaire serviteur de la République ne s’habituait pas aux turpitudes de certains éléments de la police nationale.

Au Havre un trafiquant de drogue arrêté par la police judiciaire avait « balancé » des informations de façon à obtenir une diminution de peine. Il connaissait l’auteur de l’explosion de la voiture piégée de Mouloud Ben Ali. C’était un officier de police, le lieutenant Marengo. Moyennant une participation sur les bénéfices des trafics de drogue il fermait les yeux et couvrait certains trafiquants. Mouloud Ben Ali était un de ses aimables correspondants. Marengo était de plus en plus gourmand et Mouloud s’était rebellé. Il l’avait menacé de tout révéler. L’agression de Florence Clarisse venait à point pour faire disparaître un homme qui en savait trop…