Dans les profondeurs d’un enfer incandescent, où l’odeur de soufre emplissait l’air stagnant, une réunion exceptionnelle se tenait.
Satan, le Maître des Ténèbres avait convoqué tous les diables de son règne. C’était un événement rare : chaque démon aurait la parole. Les couloirs de cet abîme, bruissaient des murmures impatients des créatures infernales. Chacune se pressant d’y assister, curieuse de savoir quel discours le Prince des Ténèbres leur aurait préparé.
L’air dans la Salle du Trône d’Ébène n’était pas seulement chaud. Satan, les phalanges tambourinant sur l’accoudoir de son siège de basalte, fixait l’assemblée des démons et des sous-fifres démoniaques.
Le silence dura trois minutes, ou peut-être un siècle.
Lorsque la cloche sonna, signalant le début de l’assemblée, un silence glacial inhabituel en Enfer s’installa.
« Messieurs, Mesdames, Abjections de toutes sortes, » commença Satan d’une voix étrangement calme. « J’ai consulté les statistiques du département des Relations humaines. Le constat est… embarrassant. »
Il fit un geste de la main. Une projection de flammes bleues s’éleva au centre du cercle, formée par l’assemblée affichant des graphiques de fureur et de sang.
« Regardez ces chiffres. Depuis des millénaires, l’humanité s’étripe, se torture, se pille et s’extermine. C’est merveilleux, n’est-ce pas ? Mais il y a un problème de spoliation.
Quatre-vingt-dix pour cent de ces atrocités sont commises au nom de “Dieu”, de la “Providence” ou d’une “Mission Divine”. »
Un murmure indigné parcourut la foule démoniaque.
« Ils utilisent le nom du Concurrent pour faire mon travail ! » rugit soudain le Diable en se levant. « C’est un vol de propriété intellectuelle flagrant ! Les croisades ? Sous Sa bannière. Les bûchers ? Pour Lui plaire. Les guerres de religion ? Une insulte à mon savoir-faire ! Je veux que le sang coule en mon nom. Je veux de la reconnaissance. Que proposez-vous pour remédier à cette usurpation ? »
Belphégor, le démon de l’Invention, se racla la gorge (ce qui ressemblait à un éboulement de gravier) :
« Chef, le problème, c’est que l’Homme a besoin de se sentir “bon” pour être vraiment cruel. Si on lui dit de tuer pour le Mal, il hésite. Mais si on lui dit de tuer pour le Bien Suprême, il devient une machine de guerre. Inversons les dictionnaires : rendons le mot “Mal” synonyme de “Liberté totale”. »
Mammon, le démon de l’avarice, le trésorier, secoua la tête, faisant tinter ses chaînes d’or : « Trop complexe. Le marketing est simple : il faut une Campagne d’Influence. Embauchons les meilleurs algorithmes de la surface. On ne dira plus “Adorez Satan”, on dira “Optimisez votre Moi Sombre”. On rendra le vice si élégant, si exclusif, que l’homme revendiquera fièrement ses crimes comme un choix esthétique personnel, et non plus comme une volonté divine. »
Asmodée, le démon de la luxure intervint avec un sourire mielleux : « Et si nous créions simplement une nouvelle religion, mais honnête cette fois ? La “Sainte Église du Mal”. Plus de masques, plus de prières vers le ciel. On leur donne des rituels où l’agression est une forme de prière à soi-même. Si l’homme frappe son prochain, il doit crier : “Pour ma propre gloire ! C’est plus propre, non ? »
Satan resta pensif, caressant sa barbe taillée avec une précision chirurgicale. Il reprit sa place, un sourire carnassier aux lèvres.
- J’ai entendu tout ce que vous avez dit, mes très chers frères démoniaques
« Vous n’y êtes pas du tout, » dit-il. « Le problème n’est pas qu’ils utilisent Son nom. Le problème est que Sa réputation reste intacte malgré les horreurs qu’ils font en Son nom. »
- Vous comprendrez qu’il m’est intolérable d’être en chômage technique.
- Il n’est plus besoin de tenter l’humanité, puisque celle-ci utilise le “sacré” pour justifier ce qu’il y a de plus profane.
- Inverser cette tendance demande un basculement radical de perspective. Il faut rendre à César ce qui est à César !
- Le premier pas pour inverser les choses est de nommer les actes pour ce qu’ils sont. Quand on tue “au nom de Dieu”, on cache une pulsion humaine derrière un bouclier divin.
- Il faut ramener le débat sur le terrain de la responsabilité individuelle et politique.
- On doit faire comprendre à l’homme qu’il ne combat plus en raison une “volonté céleste” (intouchable), mais des crimes humains (judiciables).
- Le mal naît souvent de la certitude absolue. Celui qui tue au nom de Dieu est persuadé de détenir la Vérité.
- Il faut donc insuffler à l’homme : un nouveau paradigme !
- Depuis la nuit des temps, le Diable représente la tentation, le chaos et la rébellion. En commettant des horreurs “au nom du Bien”, l’homme commet une imposture.
- Il faut redonner au mal sa dimension de choix personnel et égoïste plutôt que de mission divine. Cela force l’individu à regarder sa propre noirceur dans le miroir sans l’excuse d’un commandement supérieur.
Il fixa ses subordonnés dans les yeux :
- Voici le plan ! Dès demain, insinuez dans l’esprit de leurs prophètes, de leurs politiciens et de leurs prêcheurs une idée simple : Dieu a démissionné et m’a laissé les clés. S’ils veulent continuer à tuer, ils devront signer le contrat avec mon logo en bas de page. Plus de paravent moral. Je veux que chaque coup de poignard soit accompagné d’un remerciement explicite à l’Enfer.
Une succube, un démon féminin leva la main.
- Oh grand maître de ténèbres ! L’époque n’a jamais été aussi bonne pour la réalisation de ton plan !
- Pourquoi donc sœur maléfique ?
- Parce qu’il y a maintenant les réseaux sociaux ! Ils vont nous permettre de toucher un maximum de personnes et d’y insuffler nos idées ! Je m’occupe de programmer des algorithmes performants et bien sûr diaboliques qui seront imparables !
- Excellente idée, Perfida ! Proposition adoptée ! Pas de temps à perdre, exécution ! En avant tous mes petits prévôts de l’enfer… Aujourd’hui débute le plan reconquête !
« Et s’ils refusent ? » demanda un petit démon au fond de la salle.
« S’ils refusent d’être honnêtes sur leur noirceur… » Satan eut un petit rire sec. « Alors on leur enverra la facture pour contrefaçon. L’éternité est longue, chez nous, pour ceux qui n’ont pas payé leurs droits d’auteur. »
L’assemblée éclata d’un rire tonitruant qui fit trembler les fondations de la Terre. Pour la première fois depuis la Chute, l’Enfer se préparait un renversement radical historique.


Une fois de plus le diable a échoué sa campagne médiatique, décidément Dieu est le plus fort !💪🏽
Texte puissant et remarquablement écrit. Un antidote contre tous les fous de Dieu, les tenants de vérité absolue, les fanatiques de tous bords.
il est tellement vrai que c’est au nom du bien que se commettent less pires atrocités ! Bien vu, bravo !