C’était hier, c’était Noël.

Un whisky, un pastis, un Kir ? Champagne ?

Allez Champagne c’est Noël !

Foie gras ?

Ah oui ! Bien sûr, foie gras !

Dans une assiette blanche, sur une feuille de salade était posée la tranche de foie gras.

D’un geste convenu, presque distrait, j’avançai le couteau et la lame s’enfonça en glissant doucement dans la profondeur moelleuse,  lorsque s’en échappa soudain un formidable cri ! Le foie avait crié ! Un cri horrible, rauque, puissant. J’ignorais jusque là l’invraisemblable cri du foie gras et j’en fus saisi d’un frisson glacé. C’était quelque chose d’étrange, d’anti-naturel, qui ne pouvait exister. Pourtant je le gardais quelques instants dans l’oreille, persistant, réel. 

Je n’avais pas encore bu, il fallait croire à une hallucination. J’approchai à nouveau le couteau de la tranche, il en sortit un cri encore plus atroce. Une douleur insoutenable montait autour de la lame, palpable, lourde, et trouvait un écho au plus profond de mon être. J’éprouvais tout à coup, bizarrement, comme un sentiment de compassion et de communion avec le foie dont j’imaginais la nostalgie : Vivant confortablement dans la chaleur des entrailles de son oie, un gant de caoutchouc l’en avait brutalement expulsé, l’arrachant à jamais à son bonheur douillet, sectionnant ses vaisseaux pour le jeter sur un marbre froid, avant d’être (mi)cuit, enserré sous vide dans sa prison de verre. Plus jamais il ne retrouverait son bonheur organique.

Il était là sous mes yeux, dans son assiette blanche, la lame hésitait désormais et j’étais sensible à son cri.

Je n’étais pas au bout de mes surprises car il se mit à chanter ! Un chant funèbre, à coincer toutes les bulles de champagne, à endeuiller tous les réveillons, à transformer tous les Noëls en funérailles, à changer tous les “gingle bell” en requiem. Soudain j’avais peur, peur de la vengeance du foie. Je le vis bouger! Le voilà qui se dressait dans son assiette, il précédait un troupeau d’oies directement surgies du frigo, piaillant et se dandinant elles dressaient vers moi leurs cous menaçants, dans un vacarme épouvantable. Je lâchai le couteau et m’élançai vers la porte. Ce fut une de ces courses haletantes où vous avez l’impression de ne jamais courir assez vite, où une force invisible semble s’opposer à tous vos efforts pour vous livrer au danger qui vous talonne. Longtemps après je m’arrêtai sans souffle, épuisé. Autour de moi plus de foie, plus d’oies.

Je venais de vivre ma première révolte de foie gras et c’était une chose terrible.

Maintenant apaisé je sens renaître en moi, déjà, l’incorrigible instinct du prédateur. Demain je n’hésiterai pas un instant à faire glisser à nouveau le fil du couteau sur une belle tranche, éclairée par les reflets lumineux d’un verre de vin blanc…

Je suis un monstre!