Le professeur Ernest Zimmermann était un homme respecté dans le monde de la médecine. Titulaire de plusieurs chaires universitaires, auteur d’ouvrages savants et conférencier recherché, il avait consacré sa vie à combattre les maladies les plus redoutables. Pourtant, au fil des années, une idée étrange avait commencé à l’obséder.
Selon lui, l’humanité souffrait d’un mal bien plus répandu que la grippe, le diabète ou l’hypertension.
La connerie.
Il ne parlait pas simplement d’ignorance. L’ignorance se soigne par l’éducation. Non, il parlait de cette étrange faculté qu’ont certaines personnes à prendre systématiquement les mauvaises décisions, à nier les évidences, à répéter les mêmes erreurs et à affirmer avec assurance les plus monumentales absurdités.
Un matin, après avoir entendu un patient lui expliquer que boire du liquide lave-glace renforçait les défenses immunitaires, Zimmermann se leva brusquement de son bureau.
— Ça suffit ! s’écria-t-il. Si l’on peut vacciner contre des virus, pourquoi ne pourrait-on pas vacciner contre la connerie ?
Ses collègues rirent pendant plusieurs jours. Mais Zimmermann n’était pas homme à se laisser décourager.
Il rédigea un dossier de deux cents pages intitulé « Programme de prévention immunologique des déficiences cognitives comportementales ». Comme il trouvait que « vaccin contre la connerie » sonnait mieux, il ajouta ce sous-titre en caractères plus gros.
À sa grande surprise, le dossier arriva sur le bureau des dirigeants de Sanofi.
Après quelques semaines d’étude, ceux-ci convoquèrent le professeur.
— Docteur Zimmermann, déclara le directeur de la recherche, nous avons lu votre projet.
— Et ?
— C’est probablement l’idée la plus folle que nous ayons jamais reçue.
Zimmermann baissa les yeux, déçu.
— Mais c’est aussi la plus prometteuse.
Le professeur releva la tête.
— Vous êtes sérieux ?
— Imaginez un monde où les gens réfléchissent avant d’agir, vérifient les faits avant de parler et utilisent leur cerveau avant les réseaux sociaux. Le marché est gigantesque !
Sanofi décida alors de financer le projet. Des laboratoires ultramodernes furent mis à la disposition du chercheur. Une équipe de biologistes, de neurologues, de statisticiens et même de philosophes fut recrutée.
Pendant un an, les expériences s’enchaînèrent.
Les chercheurs étudièrent les mécanismes de la crédulité, de l’entêtement irrationnel et des raisonnements absurdes. Ils analysèrent des milliers d’heures de débats télévisés, plusieurs millions de commentaires sur Internet et quelques réunions de copropriété particulièrement riches en données.
Les résultats furent spectaculaires.
Au bout de douze mois, Zimmermann présenta fièrement sa découverte :
— Mesdames et messieurs, voici le premier vaccin contre la connerie.
L’annonce fit sensation.
Les médias du monde entier relayèrent l’information. Les gouvernements demandèrent des échantillons. Les économistes prédirent une révolution de la productivité mondiale.
Les usines de Sanofi tournèrent jour et nuit.
Le vaccin fut commercialisé sous le nom de Conexia®.
Puis vint le jour du lancement.
Et rien ne se passa.
Les pharmacies restèrent désespérément vides.
Une semaine passa.
Puis un mois.
Puis trois.
Les stocks s’accumulaient dans les entrepôts.
Inquiet, le conseil d’administration de Sanofi convoqua Zimmermann.
— Professeur, il y a un problème.
— Le vaccin présente des effets secondaires ?
— Aucun.
— Il est inefficace ?
— Au contraire, les essais cliniques sont excellents.
— Alors quel est le problème ?
Le directeur commercial poussa un profond soupir.
— Personne n’en veut.
Zimmermann resta silencieux quelques secondes.
— Comment est-ce possible ?
— Nous avons mené des enquêtes.
Le directeur lui tendit un dossier.
Les réponses étaient édifiantes.
« Je n’en ai pas besoin, je ne suis pas con. »
« C’est mon voisin qui devrait le prendre. »
« Mon beau-frère en aurait besoin, pas moi. »
« Encore un vaccin pour les autres. »
« Les cons, c’est toujours les autres. »
Zimmermann parcourut les pages avec une inquiétude croissante.
— Personne n’admet être concerné ?
— Personne.
— Pas une seule personne ?
— Une seule, répondit le directeur.
— Ah !
— Mais elle a expliqué qu’elle voulait acheter dix doses pour sa famille.
Le professeur se prit la tête entre les mains.
Pendant des mois, Sanofi lança des campagnes publicitaires.
« Faites-vous vacciner contre la connerie. »
Échec.
« Protégez vos proches. »
Échec.
« Test gratuit pour évaluer votre besoin de vaccination. »
Échec.
Les résultats étaient toujours les mêmes : 98 % des participants concluaient qu’ils n’avaient absolument pas besoin du vaccin.
Finalement, après une année de ventes catastrophiques, le conseil d’administration décida d’arrêter la commercialisation.
Zimmermann, abattu, regardait les derniers cartons quitter l’usine lorsqu’une jeune chercheuse de son équipe vint le voir.
— Ne soyez pas triste, professeur.
— Comment ne pas l’être ? J’ai inventé le remède à l’un des plus grands maux de l’humanité, et personne n’en veut.
La jeune femme sourit.
— Peut-être que votre vaccin fonctionne déjà.
— Comment ça ?
— Votre recherche a démontré quelque chose d’extraordinaire.
— Quoi donc ?
— Que la connerie possède son propre système immunitaire.
Zimmermann réfléchit quelques instants.
Puis, malgré lui, il éclata de rire.
Et ce rire résonna longtemps dans le laboratoire vide.
Car il venait de comprendre une vérité fondamentale : dans toute l’histoire de la médecine, il existait désormais une maladie contre laquelle on avait trouvé un vaccin… mais dont aucun malade n’acceptait le diagnostic.


Bonjour Loki, excellent narratif qui tient en haleine. Effectivement on est toujours le con de quelqu’un d’autre. La connerie est elle une maladie contagieuse ou une drogue qui fait de nombreux addicts qui se complaisent dans leur état?