Les images tourbillonnaient dans ma tête, émergeant d’une nuit obscure. Une grande fatigue baignait mon corps. J’avais la sensation d’être paralysé. Dans un effort surhumain, mon cerveau ordonna à mes orteils de bouger. Il fallut beaucoup de temps avant qu’ils ne se mettent en mouvement. Les sentir se déplacer le long d’un drap me rassura. Un drap ! J’étais donc dans mon lit. Ce retour à la réalité accéléra mon réveil. Peu à peu, la paralysie disparaissait et je reprenais possession de mon corps. Mais en même temps, je me sentais oppressé. J’essayai de bouger un bras, mais il était attaché. Cette tentative de mouvement s’accompagna comme d’une brûlure. Que se passait-il ? Je voulus ouvrir les yeux, mais ils étaient collés. Un grand effort me fut nécessaire pour détacher les paupières. La douleur produite par la lumière m’obligea à les refermer. Quand celle-ci se dissipa, je fis une nouvelle tentative. Précautionneusement, j’ouvris les yeux, filtrant le jour à travers mes cils. Les choses se mirent en place, ma vision devint plus nette et mon environnement se matérialisa. Ce n’était pas ma chambre ! Je n’étais donc pas chez moi… Tournant la tête lentement je pris conscience d’être dans une chambre d’hôpital. Mes oreilles se débouchèrent à leur tour, j’entendis le battement régulier d’une machine. Surpris je déplaçai mon regard vers la source du bruit. Un spot lumineux verdâtre se mouvait sur un écran. Interloqué je regardai mon corps allongé sous un drap blanc. Mes bras étaient attachés et une aiguille était enfoncée dans mon bras gauche. Du cathéter montait un tube de plastique transparent relié à une bouteille. Ces visions achevèrent de me convaincre : j’étais dans un hôpital…

Je fis un effort surhumain pour me souvenir. Le vide… rien ne revenait à la surface. Impuissant, j’étais au bord des larmes. Tout à coup des images jaillirent en masse. Je suis dans le parking de l’aéroport. Je viens de quitter ma voiture et je me dirige vers la zone d’embarquement. Une immense douleur derrière la tête…. Mes jambes se dérobent sous moi. Un goût de sang envahit ma bouche. Je revois la grisaille du ciment sur lequel je suis affalé, mes yeux fixent désespérément la roue d’une voiture. J’essaie de crier, mais la douleur est si violente qu’aucun son ne peut sortir de ma bouche. Puis c’est le trou noir qui m’aspire…

 

Un bruit de voix me réveille à nouveau.

  • Il ouvre les yeux !
  • Alors mon petit monsieur on joue à la Belle au bois dormant ?

J’ai du mal à articuler, mais je réussis à dire :

  • Où je suis ?
  • Vous êtes dans le service de traumatologie de l’hôpital Édouard Herriot. Vous y avez été amené sous coma avancé par le SAMU.
  • Que m’est-il arrivé ?
  • Vous avez été agressé dans le parking de l’aéroport de Saint-Exupéry.
  • C’est grave ?
  • Oui, une fracture du crâne et un traumatisme crânien qui vous ont plongé dans un profond coma. Pour tout vous avouer, nous avions peu d’espoir de vous en voir sortir. C’est inexplicable ! Un véritable miracle…
  • Je vais mieux ?
  • Je pense que oui, mais nous ne pouvons pas nous prononcer avant des examens supplémentaires… En attendant, reposez-vous.

 

Je reste seul dans la chambre, cette nouvelle m’a complètement anéanti.

Une infirmière entre, un plateau à la main.

  • Bonjour, je me prénomme Sylvette, vous ne me connaissez pas, mais moi je vous connais bien, je me suis beaucoup occupé de vous pendant que vous étiez dans le coma.

Elle débranche le cathéter.

  • Fini le goutte-à-goutte, le docteur a dit que vous pouviez manger tout seul maintenant. Je vous ai apporté un peu de bouillon et un yaourt. Il va falloir progressivement réhabituer votre estomac à une nourriture solide. Il en a perdu l’habitude le pauvre !

Je souris bêtement à la jeune fille et je m’entends lui demander de m’apporter un journal.

J’essaie d’avaler une cuillère de soupe. Le liquide chaud a du mal à descendre et je sens mon estomac se contracter. Machinalement je jette un coup d’œil sur le quotidien déplié sur mon lit. Les titres ne me disent rien. Combien de temps s’est écoulé depuis mon agression ? Je fouille ma mémoire. Que faisais-je dans le parking de l’aéroport Saint-Exupéry ? Tout est tellement confus dans ma tête. À force de m’acharner, un certain nombre de choses reviennent à la surface. Je me souviens maintenant : je partais rencontrer un fournisseur à Lille ! C’était un mardi ! Le mardi 11 mai 2010. Je suis satisfait de retrouver le fil des évènements.

Enfournant une deuxième cuillère de soupe, je me plonge dans la lecture du journal. J’avale de travers ! Une date est inscrite dans la marge : 15 novembre 2021. Paniqué je saisis la poire d’appel.

Sylvette arrive rapidement.

  • Quel jour, sommes-nous, mademoiselle ?
  • Le 16 novembre 2021 !

Constatant mon désarroi l’infirmière part et revient avec un médecin.

Je balbutie :

  • C’est vrai que nous sommes le 16 novembre 2021 ?
  • Eh oui ! ça fait 11 ans que vous êtes dans le coma…

Je veux me lever, mes jambes se dérobent sous moi. Le médecin et l’infirmière me rattrapent.

Quelques jours plus tard, on m’apporte une glace, j’ai de la peine à me reconnaître.

Quand ma femme vient me voir, il me semble rencontrer une étrangère. Ses traits se sont épaissis, son corps est plus lourd, des rides ont fait leur apparition, ses cheveux ont blanchi. Malgré un sourire qui se veut radieux, j’ai immédiatement la perception d’une gêne. Je sens bien qu’elle se force pour être naturelle, mais dix ans c’est long…

 

Ma présence à l’hôpital ne se justifiant plus et on me transfère dans un centre de rééducation.

Ce sont alors six longs mois de calvaire, le coma m’a diminué physiquement

Mes deux fils viennent me voir puis leurs visites s’écourtent, je ne fais plus partie de leurs vies.

Je prends des nouvelles de mon entreprise de sacs et de valises. Mon associé m’avoue, avec réticence, que je n’en avais plus la maîtrise. Pendant mon coma un juge a ordonné ma mise sous tutelle au bénéfice de ma femme. Je téléphone à mon avocat. Il m’apprend que l’annulation de cette tutelle sera longue et difficile. Il faut que je comprenne, les cas comme le mien sont rarissimes. La jurisprudence dans ce domaine est floue et les juges voudront avoir la certitude que je ne rechuterai pas.

 

Mon cerveau a du mal à intégrer tous ces événements. Dix d’absence ne se rattrapent pas facilement. J’ai le sentiment d’être un étranger dans ce nouveau monde.

Les jours passent et ma rééducation se poursuit lentement dans l’isolement du centre. Je retrouve peu à peu mes facultés physiques. Mes capacités mentales apparemment n’ont pas été affectées. Je me pose de plus en plus de questions sur les circonstances de mon attaque. Mon agresseur ou mes agresseurs n’ont jamais été retrouvés. La seule certitude est qu’un voyageur m’a découvert inanimé dans le parking. L’enquête a révélé que mon portefeuille et divers objets avaient disparu. Toutes ces informations m’ont été rapportées à partir d’un dossier, l’officier de police ayant mené l’enquête étant décédé depuis 6 ans. Il a eu moins de chance que moi. Blessé par des gangsters lors d’un braquage, il n’est resté que 3 jours dans le coma. Aucun élément nouveau n’ayant été trouvé, au bout de 8 ans le juge a clos l’enquête.

Ma solitude s’aggrave. D’autant que ma femme a dû m’avouer qu’elle s’était mise en ménage avec Bertrand mon associé. Il faut que je comprenne, tout le monde pensait que jamais je ne sortirais du coma.  Il fallait continuer de vivre… Je suis atterré, mais que répondre à de tels arguments ? Elle a raison…

 

Mon esprit agressé par tous ces évènements, arrivés en si peu de temps, mouline sans arrêt. Les kinés me félicitent de la rage que je manifeste lors de mes exercices. Ils pensent que cette volonté, que je développe, résulte du miracle d’avoir échappé à la mort alors que moi je sais qu’elle est le résultat d’une colère qui s’amplifie inexorablement. Le vol comme seul mobile de mon agression ne me satisfaisait pas. Les idées les plus folles me traversent, le doute me taraude. Je n’ai plus qu’une hâte quitter  le centre.

 

J’ai loué un petit studio avec l’argent que m’a avancé ma femme. Elle veut que nous divorcions. La procédure s’annonce difficile, car je suis toujours sous tutelle. Paradoxalement, cette décision ne m’affecte pas. La Gisèle de 2021 n’est plus celle de 2010. Non c’est autre chose qui me ronge ! La suspicion s’est insinuée en moi comme le ver dans le fruit. Bertrand et Gisèle n’étaient-ils pas amants avant mon agression ? Je n’avais rien soupçonné, mais les maris cocus sont les derniers au courant ! Maintenant je veux le savoir absolument, car maintenant une idée me hante : mon agression n’est-elle pas une machination pour me faire disparaître ?

Comment le savoir, 2010 c’est bien loin…

J’interroge d’anciens amis. Étaient-ils au courant ? Ils peuvent tout me dire maintenant que nous allons divorcer. Aucun n’a remarqué quelque chose. Je ne suis pas convaincu, ce genre de relation se pratique dans la discrétion.

Lors d’une visite à mon usine, Gaston le chef d’atelier qui travaille pour nous depuis trente ans se confie à moi. Il est écoeuré par les nouvelles méthodes de la direction. Il est content que je sois sorti du coma, les choses vont redevenir comme avant. Quand il apprend que je vais divorcer, il m’avoue qu’il y a douze ans il a vu mon associé et ma femme s’embrasser dans un bureau. Je suis fixé…

 

Tout est clair. J’entrevois le scénario élaboré par les deux amants. Il fallait que je disparaisse. Ma mort leur permettrait de vivre leur relation amoureuse en plein jour. De plus ma femme et moi étant marié sous le régime de la communauté universelle, à mon décès elle devenait cogérante de la société. La seule difficulté était qu’ils ne soient pas impliqués dans ma disparition. L’idéal était un accident. Pas facile pour qu’il paraisse « naturel »… ! Ils ont alors pensé à l’agression. Simple quand on fréquente le milieu, plus difficile pour le citoyen lambda. Mais je fais confiance à Bertrand il est à l’aise dans toutes les situations et l’argent est une clé qui ouvre toutes les portes. Un grain de sable : je ne suis pas mort ! En me voyant dans le coma, ils ont dû être bien déçus. Mais au fur et à mesure que celui-ci se prolongeait, ils s’étaient pris à espérer que je n’en sortirais jamais. Statistiquement mes chances étaient faibles. Ma mise sous tutelle comblait une partie de leurs espérances.

Dix ans après, la chance de les confondre restait minime, la police elle-même ayant échoué. Je décidais donc d’user des mêmes méthodes qu’eux ! Ça me serait plus facile, j’étais encore en 2010 et je sentais bien que je serais toujours un étranger en 2021. Pas besoin de simuler un accident ou tout autre scénario. Je serais direct. Il m’importe peu de terminer mes jours en prison. D’ailleurs, j’ai toujours la solution d’abréger ma vie de revenant.

 

J’avais enterré dans un bois, près de la maison de mon enfance, un colt américain récupéré lors de mon service militaire. Un dimanche je décidai d’agir, je savais que je les trouverais dans mon ancienne maison. C’est lui qui m’ouvrit. Il n’eut même pas le temps de réagir, il fut projeté en arrière sous le choc d’une balle en plein cœur. Ma femme alors accourue tenta de s’enfuir et je l’abattis d’une balle dans le dos.

Soulagé, j’allais me constituer prisonnier au commissariat le plus proche.

L’enquête fut une routine : j’avais tout avoué, mon mobile, le déroulement des faits. Ayant refusé de prendre un avocat, un jeune avocat fut commis d’office. Il hésita pour sa plaidoirie : folie, dix ans de coma marquent un homme ou crime passionnel ? Les experts ayant affirmé que j’étais en possession de tous mes moyens intellectuels, l’avocat se rabattit sur la deuxième solution. Étranger à mon procès comme je l’étais à cette époque je fus condamné à dix ans de prison. Je reçus la sentence dans l’indifférence la plus totale.

J’aurais pu aussi bien retourner dans le coma. Mes années d’incarcération s’écoulèrent sans m’affecter. La bulle dans laquelle j’étais enfermé me laissait imperméable au milieu extérieur. Mon attitude de prisonnier modèle me permit d’être libéré au bout de huit ans.

Quand je sortis libre en 2029, la seule personne qui vint m’accueillir à la porte fut le jeune avocat de mon procès. Son retentissement auprès des médias lui avait permis de démarrer une carrière judiciaire brillante. Et ce n’était pas un ingrat. Grâce à son aide et la liquidation de ma société, je pus entamer une nouvelle vie. J’étais libre. Mais pourquoi faire ? On m’avait volé ma liberté en 2010 ainsi que l’espoir…

Quand Thierry, c’était le prénom de mon avocat voulu reprendre l’enquête, classée depuis si longtemps, je ne protestais même pas. Je connaissais les instigateurs de mon agression, ils étaient morts, que m’importait de connaître l’identité des exécutants !

Pendant plusieurs mois je n’eus pas de nouvelles de Thierry.

Un jour il arriva surexcité.

  • Ce qui est arrivé il y a 18 ans est une coïncidence malheureuse !
  • ????
  • Vous avez été victime d’une méprise…
  • Comment ça ?

Vos agresseurs vous ont confondu avec un homme dont le nom était Paul et le prénom Bernard. C’est une malchance de s’appeler Paul Bernard ! Mon enquête a révélé que Bernard Paul était un gangster du milieu lyonnais surnommé Nanar la gâchette.  Il a été abattu à Nice le 24 décembre 2010. J’ai été voir les exécutants en prison, ils purgent une peine incompressible de 25 ans. Ils n’ont plus rien à perdre, ils m’ont fait des confidences : dans le milieu l’erreur du parking ne se pardonne pas…