J’aime les aéroports. Il y règne une atmosphère que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. On y rencontre des gens de tous pays. Assis dans la salle d’attente on observe les avions qui se dirigent lentement vers les pistes de décollage et c’est une véritable magie de les voir décoller. Au retour il existe presque une complicité avec les passagers que l’on a côtoyés dans l’avion. Ensuite c’est la ruée vers la sortie ou la salle de récupération des bagages.
Aujourd’hui jour faste : pas de grèves, d’incidents ou de retards. Je reviens sans encombre de Lille où j’ai rencontré des fournisseurs. Je quitte des yeux le livre lu dans l’avion et que je veux terminer, avant de reprendre mes bagages. Mon regard balaie la salle de réception. Comme tous les jours des visages anonymes, fermés et tendus qui fixent obstinément les tapis roulants désespérément immobiles.
Tout à coup mon cœur se crispe. Un visage venu du fond de ma mémoire se détache. La peur viscérale, que j’essaie d’apaiser depuis des mois, remonte à la surface, insupportable. Pas de doute, c’est lui… sur un vol de Bordeaux. Les moments, que j’ai tenté d’oublier, défilent dans mon esprit. Je suis devant ma porte ouverte, il me pousse et me projette sur un lit. Une lame est posée sur ma gorge. La peur me paralyse. Il m’arrache mes vêtements. Il pénètre en moi… une douleur insoutenable…. Je sens son haleine haletante contre mon visage, je fixe ses yeux. Ils se ferment, je suis souillée. Le soulagement d’être encore vivante, la porte claque. Puis l’écoeurement et la nausée.
C’est bien lui, ce voyageur tranquille avec son attaché-case.
Ensuite la honte. Le sourire narquois, incrédule de l’officier de police. Il prend ma plainte. Il fera pour le mieux…
Après ce sont des mois de dépression, de cauchemars, de frayeurs, de répulsion quand on me touche.
Aujourd’hui tout ressurgit ! Une bouffée de haine m’envahit et me donne la force de le suivre dans la foule, dans les couloirs, dans le car, dans la rue. Maintenant je sais, il travaille dans une banque.
La haine est devenue mon aiguillon. Après des mois de souffrance succède l’envie irrépressible de le détruire. Je ne cesse de le surveiller. Je connais tout de lui, il habite dans mon quartier, il a une femme et deux enfants. Le voir souriant allant les chercher à l’école me fait le détester encore plus.
Ma décision est prise je vais le tuer…
J’ai ressorti un pistolet, héritage d’un grand-père. Les armes à feu m’ont toujours fait peur et l’usage d’un couteau est au-dessus de mes forces. J’explique à un collègue que j’ai un pistolet chez moi pour me protéger des agressions. Il accepte, fier de sa supériorité masculine, de m’en expliquer le fonctionnement. Un dimanche je vais au fond des bois, je sors le pistolet de mon sac et en tremblant j’appuie sur la gâchette. Cela n’est pas si compliqué que cela !
Pourtant, j’hésite : tuer un homme n’est pas évident. J’élabore des scénarios que j’élimine au fur à mesure. J’en suis presque à renoncer…
Je le vois un jour dans la salle d’attente de l’aérodrome. Nos regards se croisent. Il me sourit. J’ai la conviction qu’il m’a reconnu. Le voir si près me rappelle son corps sur moi, suant comme une bête. J’ai la nausée et je me sauve. Ma décision est prise : demain matin !
Je sais qu’il quitte son domicile ponctuellement à 7 h 30. À 7 h je suis en place, la rue est déserte, j’attends le cœur battant, ma main serre le pistolet dans ma poche. À 7 h 45 il n’est pas sorti. Que se passe-t-il ? Dépitée je pars au travail.
Devant un commerçant, je ramasse un journal gratuit. Mes yeux tombent sur un article. Un homme qui tentait de violer une femme à Lyon est abattu par le mari de celle-ci…


Très bel exercice Loki que celui de te glisser dans l’âme d’une femme violée. Se sentira-t-elle libérée de ses souffrances en apprenant que la mort de son bourreau lui a échappé ? Les témoignages de ces femmes indiquent tous que la blessure demeure.
Une horreur que tu as su nous faire vivre pendant quelques instants.
Merci Loki.