J’avais une vingtaine d’années ; je travaillais dans un magasin situé au Centre de la ville de Telun. Chaque matin, je m’embarquais sur le bus 15 qui reliait le quartier de Niver au Centre.

Un matin, je vis en face de moi, un homme qui lisait ; éveillée tôt, encore ensommeillée, je le saluai machinalement ; je n’entendis pas de réponse ;

assise, je regardai par la fenêtre : les rues étaient remplies de passants pressés, de familles, de groupes, de jeunes, d’enfants de tous âges.

Le livre de mon vis à vis n’avait pas l’air d’un roman.

Curieuse, je jetai un coup d’œil vers la couverture mais je n’osai insister tant l’homme paraissait absorbé ; il lisait, impassible. Une dame vint s’asseoir à côté de lui ; un papier s’échappa du livre et tomba entre nos deux sièges ; je le ramassai ; des caractères grecs et des photos de temples antiques , des bateaux anciens recouvraient la feuille ; je lui remis le document ; rapidement, il me remercia et me sourit ; il se replongea dans sa lecture, calme, concentré. Il me dit « bonne journée ! » et descendit à un arrêt proche de la Bibliothèque royale ; je le suivis du regard, intriguée par ce type d’une trentaine d’années, sans doute, grand, fort, l’air tranquille et apparemment instruit.

Le temps passa ; des mois plus tard, je le revis, sur la même ligne de bus, à la même place ; je lui dis « bonjour ! » il me répondit et me sourit ; il avait un gros livre sur les genoux, pas le même que la première fois. Au milieu du trajet, on nous annonça que le bus n’irait pas plus loin, pour une raison technique et des travaux de voirie ; nous dûmes trouver une navette de remplacement ; il me demanda vers où il fallait se diriger ; le changement se fit aisément car l’engin de remplacement arriva tout près de l’arrêt ; ce fut l’occasion d’une plus ample conversation.

Il retenait mon attention ; il ne semblait ni terne, ni stupide ; ses mouvements souples, lents, sa tranquillité me frappaient ; il s’exprimait clairement en français avec un léger accent que je ne pouvais définir ; il m’apprit qu’il était historien et enseignait dans un haute école de tourisme ; il se rendait régulièrement à la Bibliothèque Royale pour parfaire ses connaissances ; il voyageait à la fois pour son travail et pour le plaisir. Il me questionna un peu sur ma vie. Avant de quitter le véhicule, il me donna un bout de papier où il avait griffonné son numéro de GSM.

J’arrivai au boulot avec un peu de retard et la tête dans les nuages ; je travaillais dans un petit restaurant près de l’église saint Régis ; le matin je participais à l’épluchage , au lavage et au découpage des légumes ; au repas de midi, je servais avec une équipe ; puis nous nous attaquions à la plonge et au rangement ; je commençais tôt le matin ; je terminais vers 15heures. Ce jour-là, j’avais envie de marcher ; je remontai jusqu’au parc des bruyères et cheminai en songeant au bavardage du début de journée.

Les jours défilèrent, routiniers, sans surprise. Le souvenir de la rencontre s’estompa.

Un jour, je passai devant une agence de voyage ; j’aperçus une affiche où figuraient, parmi des photos de temples grecs, de sculptures anciennes et un ciel bleu azur, des caractères helléniques. Je repensai à l’homme quiet qui lisait dans le bus 15. L’envie me vint de lui parler, d’en apprendre plus sur son boulot, sur sa vie et ses voyages. Comment le recontacter ?

Je me souvins qu’il m’avait donné en hâte son numéro de GSM noté sur un bout de papier ; où pouvait bien se cacher ce petit chiffon ?

Je fouillai les poches de ma veste, de mon imper, de mes cardigans, de mes jeans, mes sacs, mes bouquins lus ces derniers mois ; je le retrouvai enfin, roulé en boulette dans dans un sac fourre-tout, avec quelques pièces de petite monnaie. Je déroulai la petite balle, lissai le papier et le mis à l’abri dans un tiroir de mon bureau.

Les jours et les semaines passèrent ; j’y pensais, j’oubliais, j’y repensais mais je n’osais pas contacter le professeur d’histoire.

Un jour, je décidai de lui envoyer un message :

Bonjour Gil, veux-tu qu’on boive un pot au café Rosario, un de ces quatre ?

Il me répondit assez vite : Oui, OK.

On se mit d’accord sur le jour et l’heure. Le mercredi suivant, on se retrouva au Rosario, café du Centre ville, proche de la place des Loups, fréquenté par des jeunes, des étudiants, des employés de bureaux, des touristes, des pensionnés, bistrot convivial, ouvert à tous. J’arrivai la première ; je m’assis près d’une fenêtre ; Gil arriva peu de temps après ; plus de cinq mois s’étaient écoulés depuis notre papote dans le bus 15 ; il me parut vieilli, fatigué, les traits tirés. Il s’installa en face de moi. Après quelques échanges anodins, je lui demandai :

– Quels étaient tes derniers voyages ?

G – Je suis allé revoir l’île de Santorin. C’est là que je suis né ; c’est là que j’ai grandi.

D -J’y suis allée, il y a deux ans ; j’aime beaucoup cette île.

G – Connais-tu d’autres îles égéennes ?

D – Oui, j’ai aussi séjourné à Paros et à Naxos ; je suis partie en Grèce avec des amis ; nous étions 4 ; nous sommes allés en train jusqu’en Italie ; à Otrante, nous avons voyagé en bateau jusqu’à Patras ; nous ne sommes pas restés dans cette ville ni à Athènes ; notre escapade sur les îles nous a enchantés ; j’en garde de très beaux souvenirs !

Alors que Gil sirotait une bière et moi une limonade, nous échangeâmes longuement au sujet de ce beau pays, de ses richesses, de son histoire et de ses problèmes ; il proposa de nous revoir dans un restaurant grec du Sud de la ville. Nous nous séparâmes et chacun reprit sa route ; je retournai chez moi, la tête remplie d’images de la mer, des îles, des jolis coins de Grèce, de ce personnage qui éveillait ma curiosité et ma sympathie.

Ces souvenirs continuèrent à gigoter dans mon cerveau accompagnés d’un doute, d’une inquiétude indicible ; quelque chose, dans le regard, et dans l’attitude de Gil me paraissait trouble.

Mon travail et mes activités me ramenèrent aux réalités quotidiennes.

Deux ans plus tard, en revenant du boulot, j’aperçus à l’entrée d’une petite librairie, une photo et des titres interpellants ; la photo était celle de deux hommes, l’un d’eux ressemblait comme deux gouttes d’eau à Gil; c’était la couverture du journal Scoop, un quotidien populaire de la région ; le commentaire était : Deux détenus évadés de la prison d’Eram. Secouée par l’émotion,j e m’approchai pour voir le cliché de plus près ; je reconnus la dégaine et les traits du visage de Gil ; j’entrai dans la boutique et j’achetai le Scoop du jour, avec l’espoir de lire plus de détails ; en parcourant avec attention l’article concernant l’évasion, je découvris quelques éléments de la personnalité de Gil qui m’avaient complètement échappé ; j’étais de plus en plus stupéfaite ; compagnons de tôle, ils avaient élaboré leur plan avec un soin, une adresse et un sens pratique inouïs ; concernant les mobiles de son arrestation, je compris que Gil – oui, il s’agissait bien de lui – était impliqué dans une entreprise de fabrication, de transport et de vente d’ecstasy.

Ces informations me laissèrent abasourdie ; j’eus beaucoup de mal à me libérer de cette histoire ; je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Gil.

Durant des années, j’ai gardé cet épisode secret.

Aujourd’hui j’ai éprouvé le besoin de vous en parler.