Le monde était une sphère de sucre et d’ombre, une architecture de craquements délicieux. Pour le jeune ver que l’on nommera simplement L’Occupant, la vie se résumait à une géographie de saveurs.
Il y avait le « Nord », là où la pulpe était ferme et acidulée, et le « Sud », plus proche du trognon, où le nectar se concentrait en une liqueur dorée qui faisait vibrer ses anneaux de plaisir. Sa vie était une méditation digestive. Il creusait des galeries comme on trace des poèmes, s’endormant dans le silence ouaté des parois cellulosiques, bercé par le balancement imperceptible de sa demeure lors des après-midis de vent. Pour lui, la pomme était l’Infini : un espace clos, rassurant, nourricier et éternel.
Mais un soir, une curiosité nouvelle, un picotement au bout de son museau, le poussa plus loin que d’habitude. Il dépassa la frontière du goût. Il atteignit la paroi de peau lisse, cette limite rouge que ses ancêtres disaient être la fin du monde.
Il perça l’épiderme.
Le choc fut total. L’air n’était plus sucré ; il était frais, piquant, immense. L’Occupant sortit la moitié de son corps, se dressant dans le vide. Il ne faisait pas noir, car le ciel, au-dessus de lui, avait explosé.
— Oh… murmura-t-il, les segments frémissants.
Ses petits yeux, habitués à l’obscurité rosée de la pulpe, découvraient des milliers de grains de lumière éparpillés sur un velours d’encre. Les étoiles. Pour lui, c’étaient des éclats de sucre cosmiques, des pépins de lumière suspendus dans une vacuité vertigineuse.
— L’univers est merveilleux ! s’écria-t-il, la voix perdue dans l’immensité de la nuit.
Puis, il abaissa son regard vers les branches voisines. Là, suspendues entre les feuilles d’argent que la lune dessinait, il vit des formes familières. Des dizaines, des centaines de sphères sombres, parfaitement rondes, pareilles à la sienne. Certaines étaient plus hautes, d’autres plus basses, oscillant doucement dans la brise nocturne.
Un frisson, qui n’avait rien à voir avec le froid, parcourut ses anneaux. Il réalisa que sa “Patrie” n’était qu’une goutte dans un océan de fruits.
— Peut-être… dit-il en fixant les ombres lointaines des autres pommes, peut-être qu’il existe d’autres vies dans ces mondes-là ?
Il resta là un long moment, minuscule sentinelle de chair rose au milieu du firmament, hanté par la pensée exaltante et terrifiante que, quelque part sur la branche d’en face, un autre voyageur était peut-être en train de regarder vers lui, se posant exactement la même question.


Magnifique !
Très bien écrit, je trouve, plein de légèreté et parfaitement poétique.
Quelle belle imagination ! Loki, bravo !!
Bonjour Loki,
Je vois que finalement, les vers t’inspirent! Mais n’est-ce pas un petit poème en prose? La richesse du vocabulaire, la parabole, tout y est poétique…
Bravo!
J adore! Nouvelle tres poetique à sa façon. Une voie de vision du monde. L idee de la pomme est excellente. A croquer… Je pense la lire a voix haute un jour aux ainés. Bravo
Bravo pour ce délicieux écrit sur un ver désirant approcher le monde environnant. Espérons qu’il ne sera pas déçu. Une très belle écriture. Merci à vous. Clémentine.