Dans un village du Canada, à la fin des années 40.

Sur l’estrade, comme à chaque fois, il y a d’abord Eugène avec son crincrin, capable de vous enchaîner des fox-trots endiablés.

Et puis, bien sûr, pour le tango, c’est Colbert avec son accordéon, et Yvon au violoncelle pour les passages les plus langoureux.

Quelques guirlandes colorées au plafond de salle de bal. Tout autour, des bancs de bois pour accueillir ces demoiselles, toutes chaperonnées par leur mère, alors que les garçons n’arrêtent pas de tourner autour de cette salle pour essayer de trouver la belle qui leur accordera une petite valse musette.

Le plancher résonne et craque par endroits sous les pas des danseurs.

 

Alceste…

Ah, ben, tout le monde n’est pas encore arrivé, ce soir… je ne vois toujours pas Séraphine, la petite brune, la bonne du curé. Elle me plaît bien celle-là, je la frencherais bien et je la marierais même si elle veut !

Ah ! voilà la Louise avec sa mère. Elle crâne un peu, elle a l’air paumé et pourtant je trouve qu’elle fait vraiment agace-pissette avec son chapeau sur le côté, du genre « Vous venez jeune-homme ? ». L’autre jour, elle m’a proposé du flanc aux œufs quand je suis allé chez elle réparer la clôture. C’est peut-être bien que je lui plairais ?

Oh ! … mais il y a de la concurrence : voilà ce Carl avec son trois-pièces cravate, toujours sur son 36, il fait le beau ce courailleux. Mais il n’y a que les vieilles qui le regardent, elles le prennent peut-être pour le gendre parfait ? Pfff !

Ah ! une valse maintenant ; je ne suis pas capable de vous dire si c’est du Strauss ou de la musette, mais ça donne envie !

La Valentine, au fond là-bas, avec ses gros seins, elle n’attend que ça : qu’on vienne l’inviter. Comme d’habitude, elle a mis son alliance au fond de sa poche et son mari au lit ! Eh bien, c’est Jules le bûcheron, avec sa casquette que je trouve si moche, Jules qui sent le swing – pas sûr qu’il est passé à la douche, çui-là… – Jules qui l’entraîne maintenant sur la piste. Et ils ont l’air heureux de faire craquer les planches. C’est vrai qu’il danse bien le Jules, et la Valentine aussi ! Tout le monde s’est arrêté pour les regarder virevolter.

Alphonse, mon vieux copain, me fait toujours rire avec son air romantique. À chaque fois, il vient avec son petit bouquet. Et il croit qu’il va pogner avec ça !?

Fernand, ce vieux célibataire, c’est aux mères qu’il s’intéresse. Il faut dire qu’elles sont moins difficiles et qu’elles ne refusent jamais, au contraire de toutes ces petites mijaurées ! Tout à l’heure, vers la fin du bal, il ira au piano pour nous jouer quelques airs de jazz. Il me tarde, et j’adooore le jazz la nuit !

Quant à Albert, le prétendu poète, instituteur et toujours donneur de leçons, ce soir, il fait comme nous tous : il tourne autour de la salle en faisant de petites révérences faussement serviles, pour proposer une danse. Mais je crois qu’il aime aussi les hommes : l’autre jour, il me semble l’avoir vu chanter la pomme à Désiré, au bar des trois érables… À la voile et à la vapeur, çui-là, comme on dit !

Ah ! Je suis content ! Voilà enfin Séraphine ! Quelle est mignonne avec sa robe à pois, des pois que j’aimerais tant compter ! Et une ligne avec laquelle on aimerait pécher, comme dit mon père, ce vieux grigou ! Je vais sortir mon sourire à la Clark Gable !!!

  • Oh ! … Bonjour Séraphine, comment ça va, ce soir ? Tu danses ?

 

 

Ecrit en atelier d’écriture animé par Sylvie à Bègles…