MALADE EN VRAI
Moi j’suis l’genre de personne
qui porte un handicap qu’on voit pas.
Un truc pas trop discret qui porte
mais qui m’prend de la place,
beaucoup plus quand la voix raisonne
J’ai une RQTH,
un sigle à la con comme on en fait
comme si on est pestiférée
pour être bannie partout
Jetée dans un grand sac poubelle
Comme un dessin qu’on veut plus voir
Comme si la douleur devait faire un CV
pour être prise au sérieux.
Y’a des jours où je capte plus rien
où les nerfs c’est ça
comme si hurler c’était pas bien
alors que j’essaie de faire bien
Et moi j’dois continuer,
à vivre à 60 balais
tenir debout,
même quand ma tête ne veut plus
Les douleurs, elles,
elles sont à l’intérieur
Elles percent elles sifflent
comme un vieux train qui passe
qui s’assoient sur ce banc
et refusent de s’en aller
Et puis y’a l’administration,
celle qui veut des preuves,
des papiers,
des mails
comme si ma souffrance devait passer au contrôle technique
tous les six mois.
On me demande d’expliquer l’inexplicable,
de mesurer l’immesurable,
de prouver ce que je vis
alors que je le vis déjà trop.
et si mal
Mais malgré tout ça,
j’suis là.
Debout
à ma manière.
Pas toujours droite,
pas toujours forte,
mais toujours vraie.
Parce que ma force,
C’est partir et quitter le bateau
Elle me fera vivre ailleurs
dans les sourires des enfants
dans les projets que j’ai fait à moitié
dans les enfants qui chantaient
dans les rêves que je lâche pas.


Ce poème touchant et percutant donne une voix puissante à la réalité du handicap invisible et au poids du quotidien face à la bureaucratie.
Le texte capte avec une grande sincérité la double peine du malade : supporter une douleur physique interne (« elles percent elles sifflent ») tout en devant constamment la justifier auprès d’une administration déhumanisante. L’image de la souffrance qui doit « faire un CV » ou passer au « contrôle technique » traduit parfaitement l’absurdité et l’épuisement ressentis face à des démarches qui réduisent le vécu humain à un simple sigle (« RQTH »).
Le style, proche du slam ou du parlé-chanté, utilise un langage direct, sans fioritures (« un sigle à la con », « 60 balais »), ce qui renforce l’authenticité du témoignage. Les métaphores de la décharge (« grand sac poubelle ») ou du vieux train illustrent une marginalisation brutale, mais le rythme saccadé reflète aussi l’effort constant pour « tenir debout ».
Malgré l’amertume et la fatigue, le poème ne sombre pas dans le désespoir. La dernière partie bascule vers une affirmation d’existence lumineuse. La vulnérabilité y est revendiquée comme une vérité (« pas toujours forte, mais toujours vraie »). Ce « petit feu qui s’éteint pas » symbolise une résilience profonde, nourrie par les rêves, la transmission et une humanité intacte que la maladie ne parvient pas à détruire.
C’est un cri du cœur saisissant, à la fois intime et universel, qui invite le lecteur à porter un regard plus empathique sur ce qui ne se voit pas.