« Ne vous faites aucune illusion il ne se passera rien »
La pendule accrochée au mur de la cuisine émet son tic-tac régulier, imperturbable, scandant une immobilité parfaite. Dehors, la lumière de l’après-midi reste exactement la même, immobile sur le parquet, dessinant un rectangle doré de quelques centimètres carrés. Une tasse de thé tiède pose sur la table, sans la moindre vapeur pour trahir une quelconque chaleur. Le silence, épais et paisible, occupe l’espace sans qu’aucun bruit de pas, aucun grincement de meuble, ni aucune brise ne vienne le troubler.
Les secondes s’écoulent sans ajouter ni retirer quoi que ce soit à la scène. La poussière suspendue dans le rayon de soleil flotte sans trajectoire précise, en parfait équilibre. Rien ne s’annonce, rien ne commence, rien ne s’achève. C’est un instant parfaitement fixe, étiré sur lui-même, où le temps semble simplement maintenir les choses dans leur état originel.
Je vous avais prévenu il ne s’est rien passé.
« Ne vous faites aucune illusion il ne se passera rien »
La phrase était écrite sur une feuille blanche, posée au milieu de la table.
Personne ne savait qui l’avait déposée là. Cela aurait pu être le voisin, le facteur, ou quelqu’un d’autre. Mais personne ne chercha à le découvrir. Il n’y avait, après tout, aucune raison particulière de s’en préoccuper.
La pièce était calme.
Une horloge était accrochée au mur. Elle indiquait neuf heures douze. Puis neuf heures treize. Puis neuf heures quatorze. Elle continuait son travail sans empressement, comme si elle n’attendait rien.
Dehors, la rue était presque vide. Une voiture passa lentement. On entendit ses pneus sur le bitume, puis le bruit disparut. Une fenêtre s’ouvrit quelque part, sans doute pour laisser entrer un peu d’air. Elle resta ouverte.
Dans la maison, une personne était assise dans un fauteuil.
Elle regardait la table.
La feuille blanche.
La phrase.
Elle se demanda s’il fallait s’attendre à quelque chose malgré tout. Peut-être qu’un bruit allait retentir. Peut-être qu’on frapperait à la porte. Peut-être qu’une lettre arriverait avec une nouvelle importante. Mais rien de tout cela ne semblait particulièrement probable.
Alors elle attendit.
À neuf heures vingt, rien ne s’était produit.
À neuf heures trente, la lumière avait légèrement changé. Le soleil avançait derrière les nuages, ce qui n’était ni remarquable ni inquiétant. La personne se leva, marcha jusqu’à la fenêtre et regarda dehors.
La rue était toujours là.
Le trottoir aussi.
Un arbre bougeait à peine.
Elle retourna s’asseoir.
Sur la table, la feuille n’avait pas changé. Les mots étaient toujours les mêmes. Elle les relut lentement, comme si une seconde lecture pouvait leur donner un autre sens.
Mais non.
Il ne se passerait rien.
À dix heures, elle prépara du café. L’eau chauffa. La tasse se remplit. Elle but une gorgée, puis une autre. Le café était ordinaire.
Elle pensa qu’il serait peut-être intéressant qu’un événement survienne maintenant. Pas nécessairement quelque chose d’extraordinaire. Une visite imprévue aurait suffi. Un appel téléphonique. Une panne de courant. Même un chat traversant le jardin aurait donné à la matinée une direction.
Mais le téléphone ne sonna pas.
L’électricité resta allumée.
Aucun chat ne traversa le jardin.
Le temps continua.
Vers midi, la personne mangea un morceau de pain. Elle aurait pu sortir, mais elle n’en éprouva pas le besoin. Elle aurait pu écrire à quelqu’un, mais elle ne trouva rien à dire. Elle aurait pu relire la feuille, mais elle connaissait déjà la phrase.
Alors elle resta là.
Le silence n’était pas complet. L’horloge avançait. Une canalisation fit entendre un petit bruit. Un oiseau chanta quelques secondes avant de se taire. Ce n’étaient pas des événements. Ce n’étaient que des choses qui existaient sans demander à être racontées.
L’après-midi passa.
À trois heures, rien.
À quatre heures, toujours rien.
À cinq heures, la lumière commença à pâlir.
La personne se demanda si elle devait être déçue. Elle ne l’était pas vraiment. La feuille avait annoncé ce qui allait arriver, ou plutôt ce qui n’allait pas arriver. Il n’y avait donc aucune surprise.
Elle s’approcha de la table et prit le papier.
Au verso, il n’y avait rien.
Elle le retourna.
La phrase était toujours là.
Elle posa la feuille exactement à l’endroit où elle l’avait trouvée.
Le soir arriva sans bruit. Les lampes s’allumèrent. La rue devint plus sombre. Une voiture passa de nouveau, peut-être la même que le matin, peut-être une autre. Personne ne vérifia.
Puis la personne se leva, éteignit la lumière et quitta la pièce.
La feuille resta seule sur la table.
L’horloge continua de mesurer le temps.
Et comme promis, comme annoncé dès le début, aucune histoire ne se produisit.
« Je vous avais prévenu il ne s’est rien passé »
« Ne vous faites aucune illusion il ne se passera rien ».
Absolument rien. Pas de dragons qui atterrissent sur le toit, pas d’extraterrestres qui débarquent avec leur orchestre intergalactique, même pas un chat qui décide soudainement de réciter du Shakespeare – non, rien. Juste… le calme plat.
Je suis là, assis dans mon fauteuil, en train de regarder le plafond, qui, je dois l’avouer, est aussi passionnant qu’un épisode en noir et blanc d’une vieille série télé. Le rideau bouge à peine sous la brise légère qui s’infiltre par la fenêtre entrouverte. Un peu de poussière danse dans les rayons de soleil, comme si elle avait une vie secrète que je n’arriverai jamais à comprendre.
Une mouche bourdonne doucement, mais même elle semble ennuyée et prête à abandonner son effort, comme si elle savait très bien que l’ennui règne en maître ici. Je vérifie l’heure : trois minutes ont passé, ce qui est un record d’inactivité totale pour moi. Pas un bruit, pas un événement digne de ce nom.
Alors, que dire ? Peut-être que c’est ça, le summum du suspense : attendre qu’il ne se passe rien. Une sorte de méditation moderne, où le thriller est l’ennui absolu. Écoutez bien, on pourrait presque entendre la pensée d’une pierre ou, mieux encore, celle d’un escargot qui marinerait dans sa lenteur.
Mais non, je ne vais pas vous mentir ni vous faire perdre plus de temps. La conclusion est simple : je vous avais prévenu il ne s’est rien passé.



