Arthur avait une habitude que d’aucuns jugeaient étrange, mais qui constituait pour lui la clé de voûte de son existence : il ne prenait jamais une décision, seul. À chaque carrefour de sa vie, qu’il s’agisse de choisir une cravate ou de signer un prêt immobilier, il posait la question à haute voix.
— Dis-moi, devrais-je accepter ce poste ? demandait-il au salon vide. — Évidemment, répondait une voix familière, identique à la sienne, mais teintée d’une ironie bienveillante. Le salaire est meilleur et tu t’ennuies ici.
C’était son double, son conseiller le plus fidèle, son « deuxième moi ». Une cohabitation parfaite qui durait depuis l’enfance.
Puis, un mardi d’octobre, le mécanisme s’enraya. Devant le miroir de la salle de bains, Arthur hésita.
— Café ou thé ce matin ?
Le silence qui suivit fut d’une densité effroyable. Arthur cligna des yeux, attendit. Rien. Pas un murmure, pas une intonation familière dans les méandres de son esprit. Il insista, haussa le ton, supplia. Le miroir ne lui renvoya que l’image d’un homme désorienté, soudainement amputé d’une moitié de lui-même. Affolé par ce vide abyssal, Arthur enfila un manteau et se précipita dehors.
Sa première halte fut chez son médecin de famille. Le docteur Évrard l’écouta en tapotant sur son clavier, le regard fatigué. — Vous êtes simplement surmené, mon bon monsieur. Une petite baisse de régime. Prenez ceci, ça rééquilibrera la chimie de votre cerveau.
Il lui tendit une ordonnance pour un antidépresseur générique. Arthur prit les pilules pendant trois jours, mais le silence restait de plomb, lourd et opaque.
Dépité, il prit rendez-vous chez un psychiatre de renom. Le cabinet était feutré, l’ambiance propice aux confidences. Le spécialiste croisa les mains et proposa, d’un ton docte : — ce que vous décrivez ressemble à une rupture du dialogue intérieur. Je vous suggère d’entamer une analyse. Il nous faudra explorer votre petite enfance pour comprendre pourquoi ce “surmoi” s’est tu.
Une analyse ? Des mois, voire des années de thérapie forcément onéreuse alors qu’Arthur avait besoin d’une réponse rapide pour savoir s’il devait acheter du pain complet ou de la baguette ? C’était un nouvel échec. Le temps pressait, la solitude le rongeait.
C’est dans les bas-fonds d’un forum Internet qu’Arthur trouva une lueur d’espoir. Un homme, se prétendant « thérapeute holistique de l’âme », affirmait guérir les pannes de conscience. Le rendez-vous fut fixé dans une arrière-boutique sombre qui sentait l’encens bon marché.
Le charlatan, un homme aux doigts chargés de bagues en toc, sortit une fiole d’un liquide verdâtre d’un coffret en velours. — Voici du sérum de Bogomolestz, murmura-t-il d’une voix théâtrale. Une substance rare, distillée selon des rites anciens. Pour m’impressionner, il ajouta « c’est du sérum cytotoxique antiréticulaire », il recréera le pont entre vos deux esprits. Cela fera cinq cents euros.
Arthur, aveuglé par le désespoir, vida son compte en banque et avala le breuvage sur-le-champ. Cela n’avait aucun goût, si ce n’est celui de l’eau du robinet légèrement sucrée. Une arnaque pure et simple. En rentrant chez lui, l’évidence de sa crédulité le frappa en même temps que le silence immuable de son appartement.
Il était seul. Définitivement seul.
Le poids de ce silence devint insupportable. Sans son double pour le guider, chaque seconde était une agonie d’indécision. Pris d’un vertige existentiel et d’un désespoir sans fond, Arthur ouvrit grand la fenêtre de son salon, au quatrième étage.
— Est-ce que je dois sauter ? cria-t-il une dernière fois.
Aucune réponse. Alors, pour provoquer le destin, il s’élança dans le vide.
Le vent siffla à ses oreilles, une fraction de seconde d’éternité, puis ce fut le choc. Par un miracle absolu — et grâce aux pluies diluviennes des jours précédents qui avaient transformé le sol en éponge —, Arthur atterrit lourdement sur la pelouse épaisse et grasse de la résidence. Ses côtes craquèrent, son souffle fut coupé, mais il était en vie.
Quelques heures plus tard, Arthur se réveilla sur un lit d’hôpital, le corps emmailloté de plâtre, perclus de douleurs, mais vivant. Les bips-bips réguliers des moniteurs cardiaques rythmaient le calme de la chambre blanche.
Il ferma les yeux, savourant malgré tout, la tiédeur de la pièce, quand une vibration familière résonna contre ses tempes. Une voix, sa voix, s’éleva doucement dans son esprit :
Excuse-moi… J’ai eu une petite faiblesse, un coup de fatigue. Mais ça y est, je suis de retour. Dis-moi, on ne peut vraiment pas te laisser seul cinq minutes sans que tu fasses une bêtise ?
Arthur laissa échapper un soupir de soulagement qui fit tressaillir ses côtes blessées. Il avait mal, mais il n’était plus seul.

