Il était 16 h 03.

J’avais faim.

Pas une faim de loup, non. Une petite faim tranquille, innocente, presque enfantine. Une faim qui appelait un petit-suisse.

J’ignorais encore que j’allais entrer dans une lutte sans merci.

Tout commença par le couvercle.

Sur l’emballage, une promesse rassurante : « ouverture facile ».

Mensonge.

Je tirai délicatement sur la languette. Rien.

Je tirai plus fort. Toujours rien.

Je changeai d’angle. Le couvercle résistait comme s’il avait été soudé par un ingénieur de la NASA. Je finis par comprendre qu’il ne s’agissait pas de l’ouvrir, mais de le déchirer. Après plusieurs tentatives, le couvercle céda dans un bruit de victoire, laissant derrière lui une déchirure informe qui ressemblait davantage aux conséquences d’une opération chirurgicale qu’à une ouverture facile.

Mais le combat ne faisait que commencer.

Il fallait maintenant sortir le petit-suisse de sa boîte.

Je retournai le pot au-dessus d’une coupelle.

Rien.

Je tapotai.

Rien.

Je secouai.

Toujours rien.

Le petit-suisse était solidement installé dans son logement, parfaitement conscient de la situation et visiblement décidé à y rester. J’insistai, jusqu’à ce qu’il finisse par tomber d’un coup, avec la dignité d’un bloc de béton lâché d’un échafaudage.

Enfin… presque.

Car le petit-suisse était enveloppé dans son fameux papier.

Et là commença une nouvelle épreuve : trouver le début du papier.

Je tournai le petit-suisse dans tous les sens.

Je grattai avec l’ongle.

Je cherchai une languette.

Je plissai les yeux.

Je soupirai.

Le début du papier était là, quelque part, mais il avait manifestement choisi de se dissimuler dans une dimension parallèle. Après plusieurs minutes d’exploration, je finis par trouver un minuscule rebord.

Je tirai.

Le papier se déroula de trois millimètres, puis s’arrêta.

Je tirai encore.

Il se déchira.

Je recommençai.

Finalement, après une lutte acharnée, le petit-suisse fut libéré.

Enfin, c’est ce que je croyais.

Car une partie de sa pâte avait décidé de rester collée au papier.

Je pris une cuillère.

Je grattai.

La pâte résistait.

Je grattai davantage.

Elle s’étalait.

Je raclai le papier avec la précision d’un archéologue découvrant un fossile extrêmement précieux. Petit à petit, je récupérai les morceaux de petit-suisse, sacrifiant au passage une partie non négligeable de mes forces physiques et morales.

Il ne restait plus qu’à ajouter le sucre.

Simple.

Normalement.

Je pris le sucrier.

Je le secouai.

Une poussière blanche tomba mollement.

Le reste était aggloméré au fond, formant une masse compacte digne d’un parpaing.

Je secouai plus fort.

Rien.

Je tapotai le sucrier contre ma main.

Rien.

Je le secouai frénétiquement.

Toujours rien.

Le sucre avait cessé d’être un condiment. Il était devenu une structure géologique.

Je finis par introduire une petite cuillère dans le sucrier et entrepris de démolir le bloc. Après plusieurs coups, quelques grains tombèrent enfin dans la coupelle.

Je regardai mon œuvre.

Le petit-suisse était là.

Dans la coupelle.

Blanc, immaculé, magnifique.

Victoire.

J’avais vaincu le couvercle.

J’avais extrait le petit-suisse de sa boîte.

J’avais retrouvé le début du papier.

J’avais décollé la pâte.

J’avais dompté le sucre.

Je pris ma cuillère.

Je goûtai.

Une seconde passa.

Puis deux.

Mon visage se figea.

Horreur.

Ce petit-suisse était aigre.

Terriblement aigre.

L’aigreur d’un fruit oublié dans une cave. L’aigreur d’un vieux reproche. L’aigreur d’un lundi matin.

Je regardai le petit-suisse.

Le petit-suisse me regarda.

Quelque chose clochait.

Je pris le couvercle.

Je plissai les yeux.

Je lus la date.

Je relus.

Puis je compris.

Il avait un mois de retard.

Un mois.

Tout ça pour ça.

Le couvercle avait résisté.

Le petit-suisse avait refusé de sortir.

Le papier s’était accroché.

La pâte avait collé.

Le sucre avait formé un bloc.

Et moi, dans mon immense naïveté, j’avais persévéré jusqu’au bout.

Je déposai lentement ma cuillère.

Ce jour-là, j’appris une grande leçon :

Avant de partir à l’attaque d’un petit-suisse, toujours vérifier la date.

C’est une question de survie.