Mon carnet s’ouvre presque toujours à la même page. Le dos a pris un mauvais pli, et le papier garde l’empreinte d’une tasse posée là un matin. J’y retrouve des dates, des mots soulignés, quelques tâches cochées avec une satisfaction qui me paraît aujourd’hui un peu excessive. Il faut croire que répondre à un courriel peut, certains jours, tenir lieu de victoire.

J’écris petit. Cela permet d’ajouter encore une ligne, puis une autre. Rappeler quelqu’un. Corriger un passage. Acheter du pain. Les choses à faire se serrent sur le papier avec le même naturel que les voyageurs dans un bus à l’heure de pointe.

Ce soir-là, je regardais les cours sur BYDFi. Dans le carnet, j’avais noté quelques chiffres et une question à reprendre à tête reposée. En cherchant un peu de place pour ajouter une remarque, j’ai aperçu, tout contre le bord de la feuille, une petite fenêtre dessinée au crayon.

Quatre carreaux. Un rideau. Sur le rebord, quelque chose qui ressemblait à un pot de fleurs.

Je ne me souvenais pas de l’avoir dessinée.

J’ai tourné quelques pages. Il y avait ailleurs un toit de travers, une tasse beaucoup trop grande, la silhouette d’un chat dont les oreilles étaient mieux réussies que le reste. Puis ces mots, coincés entre deux listes : « Un jour, je prendrai le temps de… »

La phrase s’arrêtait là.

J’aurais aimé savoir ce que je voulais faire ce jour-là. Partir quelque part ? Apprendre à dessiner ? Écrire un texte dont personne n’attendait la livraison ? Le temps de quoi, au juste ? J’avais visiblement trouvé plus urgent que de terminer la phrase.

Dehors, un voisin rentrait ses chaises. Elles raclaient le balcon, une à une. Dans la cuisine, le réfrigérateur s’est remis à ronronner. C’était une heure ordinaire, un peu fatiguée, avec du courrier encore à ouvrir sur la table.

J’ai regardé de nouveau la fenêtre.

Le rideau était soulevé dans un coin. J’avais donc pensé au vent. Même en griffonnant distraitement, j’avais laissé entrer quelque chose.

Pendant longtemps, j’avais imaginé qu’il me faudrait une vraie disponibilité pour écrire. Une matinée entière, une table dégagée, l’esprit tranquille. Je connaissais assez bien cette matinée : je l’avais attendue presque chaque semaine. Elle devait toujours arriver après la dernière chose à régler.

J’ai pris le crayon.

Sous le dessin, j’ai commencé à décrire la pièce que l’on pouvait deviner derrière les carreaux. Une chaise près du mur. Un livre ouvert, retourné sur une table. De la lumière sur le plancher. J’ai hésité sur la couleur du rideau, puis j’ai laissé le mot en suspens. Il n’était pas nécessaire de tout choisir ce soir.

Au bout de quelques lignes, ma main s’est détendue. Mon écriture prenait de la place. Elle débordait un peu sur les notes du matin.

Le lendemain, en ouvrant le carnet, j’ai trouvé la petite pièce exactement où je l’avais laissée. Le livre attendait toujours sur sa table.

J’ai tourné la page et écrit une phrase avant la date.

Ensuite, j’ai fait ma liste.