Paolo Ucello
Bruno et Gisèle ne pensent pas à l’avenir.
Autrefois, oui, ils y ont beaucoup pensé. Pensé à l’éducation des enfants, à la transmission du patrimoine, pensé à leurs petits-enfants et aussi à la couleur du nouveau canapé. Ils ont tout fait, tout pour s’assurer une vieillesse heureuse. Ensemble.
Tant de petites choses qu’ils ont si bien gérées : les dîners de famille, le stock de madeleines longues que leur petit-fils adorait, le choix de la mutuelle. Même l’entretien de leurs capacités physiques et cognitives.
Tout prévu, du rendement de la pompe à chaleur aux donations raisonnables aux œuvres sociales. Tout !
Tout organisé, tout programmé : le voyage au Spitzberg, la Tanzanie, Disneyland en Floride. Combien d’autres horizons n’ont-ils pas admirés durant ces années, sous combien d’autres cieux n’ont-ils pas voyagé ?
Bruno et Gisèle ne pensent plus à l’avenir.
Au loin, sur la colline, un nouveau paysage auquel ils ne sont pas encore habitués. Les éoliennes paressent dans la brise du soir. Le ciel est déjà sombre, le soleil jette ses derniers feux sur les damiers bien serrés de leur nouveau jardin. Quelques statues, égrenées ci et là, rompent une monotonie sévère.
Dans le fond, des promeneurs déambulent, paisibles. Ils parlent à voix basse.
Là, tout près, une femme coiffée d’or prie. Elle paraît sereine. C’est leur fille.
Bruno et Gisèle dorment. Ils ne pensent pas à l’avenir.

