Chaque matin, à huit heures quinze très précises, Julien tournait à l’angle de la rue des Ursulines. Et chaque matin, son regard était irrémédiablement attiré par la fenêtre du rez-de-chaussée du numéro 14.

Le volet en bois dépeint, d’un vert amande, fatigué, y était constamment entrouvert. Pas assez pour deviner l’intérieur, juste suffisamment pour laisser filtrer un trait d’ombre mystérieux de quelques centimètres.

Au fil des mois, ce volet est devenu l’ancre de ses trajets quotidiens. Julien, à la vie de bureau bien trop réglée, s’est mis à meubler ce vide.

Au début, il a imaginé un vieil écrivain bourru, travaillant à la lumière d’une lampe en cuivre, redoutant le bruit de la rue. Puis, les jours de pluie, il y a vu une femme mélancolique peignant des aquarelles à l’abri des regards. Certains soirs d’hiver, en repassant dans l’autre sens, il lui semblait même percevoir une lueur tiède ou deviner l’odeur d’un thé aux épices. Cet appartement anonyme était devenu son roman intérieur, un secret partagé avec lui-même au milieu de la foule pressée.

Ce mardi-là, une brume épaisse enveloppait la ville. La rue était déserte. Arrivé devant le numéro 14, Julien s’est arrêté. Une impulsion irrationnelle, nourrie par des mois de curiosité accumulée, l’a poussé à faire deux pas sur le trottoir. Son cœur s’est mis à battre un peu plus vite.

Il a tendu la main. Le bois du volet était humide, rude sous ses doigts. Il a poussé doucement. La persienne a cédé dans un grincement sec.

Julien s’est penché, le souffle court, prêt à s’excuser auprès de l’occupant dont il allait enfin croiser le regard.

L’appartement était vide.

Pas un meuble. Pas un tableau. Rien qu’un parquet brut recouvert d’une épaisse couche de poussière grise, intacte, que personne n’avait foulée depuis des années. Au milieu de la pièce, seul le soleil traversait un angle du carreau nu, dessinant sur le sol une diagonale de lumière immobile.

Julien a relâché le volet, qui est revenu se fixer dans sa position initiale, entrouvert d’un centimètre. Il s’est redressé, a ajusté son manteau, puis a repris sa marche vers le travail, le pas un peu plus léger. Il savait enfin…