La nuit est étoilée. Il est une heure du matin. Tout dort ! Pas tout à fait. Jean-Pierre est debout dans le noir, derrière son télescope, l’œil rivé sur son oculaire. Pas de doute, elle est là, brillante, avec sa couleur un peu rougeâtre ! « Elle », c’est la planète Mars. Jean-Pierre en salive d’avance, il va enfin pouvoir réaliser la photographie de sa vie : le disque de Mars avec une netteté inégalée permettant de voir de nombreux détails.
Cela fait plusieurs jours que Jean-Pierre guette cet astre mythique. Il a fait de nombreuses photos de la Lune. Certes elles sont très belles, mais à la longue il est lassé et il en connaît par cœur, tous les cratères.
Rien ne destinait Jean-Pierre à devenir un amateur éclairé d’étoiles. Une carrière de professeur d’allemand puis de Principal de Collège n’est pas le parcours le plus propice pour accéder à la connaissance de la sphère stellaire. Pourtant ce retraité n’ignore rien de la chevelure de Bérénice, du polygone d’Ophichius et il pourrait vous parler des heures de la constellation du Dragon avec son immense queue. Mais depuis plus d’une semaine, ses observations se concentrent dans la portion du ciel où brillent de façon inhabituelle Saturne et Mars dans la zone de la constellation du Scorpion, zone dans laquelle Antares fait concurrence aux deux planètes. Il faut croire que la littérature mène à tout à condition d’en sortir, car avant de se consacrer aux mystères de la voute céleste Jean-Pierre a écrit, avec succès, de nombreuses nouvelles et poésies. Faut-il y voir un signe prémonitoire, mais il y a déjà plusieurs années que notre astronome en herbe se réveille au milieu de la nuit ? Quoi de plus approprié pour meubler ces moments de solitude nocturne que d’observer les étoiles ? Et Jean-Pierre pour assouvir cette passion a investi dans un superbe télescope. Aujourd’hui c’est grâce à ce magnifique instrument qu’il va réaliser son chef-d’œuvre. Pour le commun des mortels, prendre une photo semble un acte banal et seuls les spécialistes vous expliqueront que les astres ne sont pas des sujets immobiles. Si vous voulez en saisir nettement l’image, il faut en suivre la trajectoire. Le télescope de Jean-Pierre permet cette prouesse.
Tandis que notre homme guette le moment opportun pour réaliser ses clichés de la surface martienne le monde scientifique s’agite.
Des États-Unis en passant par la Chine et l’Europe des spécialistes confrontent leurs observations et leurs hypothèses. Quel phénomène produit ce remue-ménage mondial ? La découverte d’une nouvelle particule ? Non, cette fois-ci il s’agit d’un nouveau micro-organisme ! Avant d’en connaître toutes les caractéristiques le biologiste qui l’a découvert le professeur Ernest Von Spicherman de l’Université de Göttigen l’a baptisé Astronomia.
Pourquoi a-t-il choisi ce nom ? Car ce micro-organisme a été découvert lors de l’autopsie du célèbre astronome Hubert Reeves. Le professeur de médecine Hubert René Louis de la Croix-Nivert, spécialiste de médecine légale, ayant entre les mains un si prestigieux patient a voulu procéder à un examen encore plus approfondi que d’habitude pour essayer de déterminer dans le cerveau de l’astronome quelle particularité anatomique pouvait expliquer le génie de cet homme d’exception. L’examen morphologique n’a rien révélé de particulier, le cerveau d’Hubert Reeves n’est en aucune façon différent d’un cerveau de footballeur ou d’un chanteur de Rap. Voulant pousser plus loin ses investigations le professeur s’est adressé à un de ses collègues de l’Université de Göttigen pour procéder à une analyse génétique de l’ADN des neurones d’Hubert Reeves et c’est à cette occasion que le professeur Ernest Von Spicherman découvrit ce nouveau micro-organisme. Le nom d’Astronomia s’imposait tout naturellement. Tout en étant heureux de sa découverte, le biologiste éprouve néanmoins une certaine frustration. En effet ce nouvel être offert la communauté scientifique n’est pas si on ose le dire « virulent ». Rien de comparable aux germes du SIDA, de l’encéphalite spongiforme, de la grippe aviaire, de la variole, de la grippe espagnole, d’Esbola ou de la peste bubonique. Les hautes autorités médicales informées de la découverte du professeur Ernest Von Spicherman émirent des félicitations polies, mais peu enthousiastes. Certes, ce micro-organisme est intéressant par ses effets, mais pas plus dangereux que le virus d’un rhume.
C’est la raison pour laquelle cette découverte se cantonna au microcosme des chercheurs en biologie et n’eût même pas les honneurs des prestigieuses publications scientifiques.
Au moment où nous écrivons ces lignes, les chercheurs n’arrivent pas à se mettre d’accord. Est-ce que Astronomia est un bacille, un virus ou un prion ?
Le professeur Ernest Von Spicherman a une opinion affirmée sur son bébé : « Ich denke, qu’Astromia ist ein neues Wesen, als wir bisher noch nie getroffen! “.
La seule chose positive qui est résultée de ces débats est que le très honorable professeur Sir John Edward Duchison de l’Université de Cambridge proposa de prélever quelques cellules du grand astronome Képler.
Johannes Kepler mort à l’âge de 59 ans a été enterré en1630 à Ratisbonne en Allemagne dans le cimetière protestant de Saint-Pierre.
C’est avec émotion que le professeur Sir John Edward Duchison assista à l’exhumation du cercueil du grand homme. Avant de mourir, ce dernier avait eu le temps d’écrire l’épitaphe en vers qu’il souhaitait pour sa pierre tombale : Mensus eram caelos. Nunc terrae metior umbras. Mens coelestis erat. Corporis umbra jacet (Je mesurais les cieux. Je mesure maintenant les ombres de la Terre. L’esprit était céleste. Ici gît l’ombre du corps).
L’analyse des restes du gisant confirma l’hypothèse de l’universitaire de Cambridge : Astronomia était présent dans ses cellules.
Vous aurez compris à quoi mène cette longue digression scientifique : il est vraisemblable que Jean-Pierre a été contaminé par ce germe. À quel moment ? Il est difficile de le préciser. Le débat est ouvert, les recherches se poursuivent. On ne sait pratiquement rien sur ce micro-organisme. Comment se propage-t-il ? Se multiplie-t-il ? Quel est son temps d’incubation dans le corps humain ? La seule chose certaine est qu’il n’intéresse pas les grandes institutions scientifiques et encore moins l’industrie pharmaceutique. Pourquoi investir dans la recherche de médicaments ou de vaccins pour un germe somme tout inoffensif ?
Jean-Pierre à un moment de sa vie a été en contact avec Astronomia et s’est sans doute révélé un terrain favorable pour cette particule biologique.
Faute d’en dire plus sur les causes de sa passion nous poursuivrons sur ses effets. Elle l’entraine tous les jours au fond de la nuit. Micheline subit stoïquement l’embrasement cosmique de son mari. Sans doute n’est-elle pas un terrain favorable pour ce vibrion ? Heureusement que les nombreuses petites-filles de Jean-Pierre sont là pour admirer les photos que l’heureux grand-père étale religieusement sur la table.
Mais comme toutes les passions, celle de l’astronomie rend seul. Seul, car Jean-Pierre correspondrait bien avec d’autres astronomes amateurs ou même avec des sommités dans ce domaine, mais il est bien trop modeste pour cela. Il considère que ses observations et ses photos restent encore trop médiocres.
Jean-Pierre a abandonné les autres passions de sa vie : le bridge, la montagne et le jardin. Même sa lecture est devenue superficielle ; au bout de quelques pages, il surprend son esprit à s’envoler vers la voûte céleste. La terre est devenue trop petite pour lui, l’appel du cosmos lui étreint sans arrêt les tripes.
Une nuit à deux heures du matin, alors qu’il est en train de régler son télescope pour réaliser une photo de Saturne, il perçoit une lumière bleutée à gauche du balcon. Une voiture ? Pourtant aucun bruit de moteur n’accompagne cette lumière inhabituelle. Il s’avance doucement vers le haut des marches, la lumière devient intense, le bleu est la fois plus puissant, mais aussi plus froid. Il sent qu’il devrait avoir peur et pourtant un grand calme s’installe dans son esprit. C’est un autre Jean-Pierre qui descend doucement les marches, traverse le devant de la maison, ouvre le portail. L’ancien Jean-Pierre a encore le réflexe de penser : Micheline a oublié de fermer à clé… Mais cette pensée s’évapore immédiatement dans le halo qui entoure un mystérieux engin posé sur le chemin des aires. Jean-Pierre n’est plus des nôtres, déjà il répond à l’appel de l’espace.
Le lendemain Le Dauphiné titre : « un retraité de Châtillon en Diois disparait mystérieusement ».
En lisant l’article correspondant, les lecteurs apprennent que malgré le flair de chiens policiers, aucun corps n’a été retrouvé, les traces du retraité semblent s’arrêter devant le portail de la maison.
Des battues dans la région, des appels à témoins, la diffusion d’une photo dans la France entière ne donneront rien. Il faut se rendre à l’évidence le retraité a bel et bien disparu…
À 80 millions de kilomètres sur la planète Mars, assis sur une chaise devant son télescope, un petit homme vert barbu observe une planète bleue et soupire. Ses hôtes sont bien gentils bien que leur nourriture soit exécrable et lui donne une mine verdâtre, mais ce sol rouge sans eau sans arbre commence à le lasser…
Une idée vraiment originale, une belle écriture émaillée de références et d’un zeste d’exotisme teuton, mais j’avoue que la fin me laisse perplexe car je n’y vois pas le rapport avec cette mystérieuse particule…
Tu es trop rationnel Hermano !
J’espère que tu ne portes pas le masque depuis que tu as appris l’existence d’Astronomia…😇