J’ai froid en cette nuit, en cette obscurité qui m’enveloppe. Les nuages sombres et les ténèbres ont rendu le noir du ciel encore plus profond, plus obscène, plus envoûtant. Des nuages noirs qui enjambent le monde, qui courent du nord au sud. Des nuages qui s’étendent de Midgard à cette demeure d’Asgard, ma demeure. Des nuages qui semblent avoir englouti même la lune dans les profondeurs de leur abîme. Qui semblent avoir englouti même l’idée et l’espoir de la lumière. Même l’argent rayonnant et resplendissant du palais de Valaskjálf a perdu son éclat dans l’absolu et l’abime de leur noirceur. Et le froid, ce froid, m’assaille, me déchire, me torture de ce que je laisse derrière moi, les feux qui brulent dans la salle du palais. Cette salle de Valhalla. Cette salle immense et brulante, étouffante dans les images des corps torturés, exaltés, mourants qui se reflètent dans les boucliers pendus à ses murs. Le froid m’assaille dès que je laisse derrière moi les cris de terreur, d’exaltation et de jubilation de ces guerriers qui se battent, présageant la gloire ultime et inutile. Le froid mord mon être dès que j’oublie les voix, les images, les chairs des Valkyries chevauchant brutalement et cruellement pour ramasser des membres brisés et écorchés. Pour en faire des guerriers, des morts, des esclaves. Les cris et les chants des Valkyries, qui se mêlent aux cris de douleur des guerriers tombés. Les cris du sang, du désespoir, du commencement, de la fin. Les cris qui annoncent la tragédie et la vie, la mort et la renaissance. Dans le chaos, dans la destruction.
Oui, j’ai froid. Oui, je tremble, dès que je sors et que je quitte la pièce étouffée par les cris, noyée dans le sang. Oui, j’ai froid dans le noir qui m’entoure, qui peut-être m’absorbe ou alors m’exalte. Je tremble dans le noir, dans le froid de cette pluie glaciale qui trempe mes chairs, mon existence. Je tremble. Je tremble même en m’asseyant en face de Yggdrasil, en face de ses branches tordues, nues, horribles. Ces branches torturées comme des membres brisés. Ces branches qui poussent leur épouvantable noirceur vers la noirceur effrayante de cette nuit infinie. Yggdrasil n’a jamais autant ressemblé aux hommes, ou à moi-même, dans son déchirement, dans sa tragédie, dans sa noirceur nue et tordue. La pluie tombe incessante. La pluie, la neige, cette eau glaciale qui transforme et détruit. Qui recouvre, à son contact, toute surface, toute existence, d’une couche de cristal. Qui impose son éclat et sa froideur, même face à cette noirceur. La pluie trempe mes membres, mes vêtements sombres et enlisés de vagabond, les haillons déchirés qui couvrent mon corps. La pluie et sa froideur glaciale couvrent les branches de Yggdrasil, trempent ma conscience et l’enfoncent dans le noir.
Depuis combien de temps la lumière a fui ce monde, tous les mondes, pour céder au noir ? Depuis combien de temps les feuilles de Yggdrasil sont tombées des branches torturées pour les laisser nues, sans défense, face à la violence de cette froideur, de cette pluie, de ces vents ? Depuis combien de temps les hommes et les dieux continuent de festoyer, continuent de se soumettre, continuent de mourir épris de leur petitesse, de leur médiocrité, de leur plate insouciance, de leur inconscience meurtrière ? Depuis combien de temps les haillons qui me servent de vêtements sont trempés par cette pluie incessante et glacée ? Depuis combien de temps, moi, Odin, tremble-je, caché dans le noir de cette nuit, fouetté par cette pluie glaciale, en attendant la fin et la renaissance ?
Depuis combien de temps, aussi, j’ai appris à ressentir sur mon visage et ma peau la brulure et le mépris pour la médiocrité des hommes, pour la petitesse des hommes. Même la petitesse des guerriers qui masquent leur peur de la tragédie, leur peur du dépassement, derrière leurs cris et leur courage. Qui pensent remplacer la force et la volonté créatrice ainsi que la connaissance des tragédies, derrière les chants des Valkyries, derrière un espoir imbu de déception. J’ai toujours honoré la victoire et la sagesse, la puissance et la ruse. J’ai toujours honoré la force transformatrice qui façonne la réalité, qui affirme la vie dans sa noirceur et sa gloire. Au fond, la ruse et la victoire ne sont que d’autres expressions de l’absolu, de l’infini. De la volonté et de la force créatrice. Je les ai honorés dans le dégoût que je porte envers les guerriers vaillants et creux, envers leurs gorges béantes et le sang qui gicle de leurs blessures, de leurs membres entaillés, brisés, détruits. Ils croient à la gloire éternelle, à la gloire immortelle, ils croient et ils se soumettent, ils se salissent, ils s’enlaidissent. Et pourtant, ils sont toujours plus honorables que ces autres existences d’esclaves qui se cachent frileuses, qui se voilent d’obscène derrière leurs prières, leurs dégoutantes invocations pieuses. Ces esclaves qui honorent la morale des rois et des dieux, qui se soumettent à cette morale, oubliant leur liberté, leur puissance, leur volonté. Je tremble, dans le froid et dans le noir, et j’enrage contre leur existence. Et les dieux, eux, sont-ils différents ? Sont-ils plus dignes de la noblesse, plus dignes de regarder en face la noirceur et le froid déchirants qui précédent la fin, qui annoncent la création ? Les dieux, comme Thor avec son marteau et son insouciance, avec sa simplicité et sa violence aveugle, me dégoûtent autant. Baldr me dégoûtait avec sa lumière, avec son image joyeuse et consolatrice. Et il me dégoûte avec sa mort inutile, son agonie qui est une insulte à la tragédie, à l’immensité de la mort et de la vie. Les dieux se croient immortels, se croient tout puissants. Pourtant, ils oublient, rejettent, insultent leur volonté et leur puissance. Les dieux rejoignent les hommes, qui les honorent et les craignent ; ils rejoignent les guerriers et les pieux dans l’obscène médiocrité de l’existence. Les seuls dieux qui peuvent atteindre l’infini, l’absolu, sont les dieux qui ont conscience de leur fin, de leur crépuscule. Qui ont conscience de la volonté et de la volupté qui irriguent la fin. De la volonté qui se transmute même en cette noirceur, ces nuages, ce froid qui brisent ma peau et mes chairs. Cette volonté qui souffle impérieuse et qui tord les branches dénudées de Yggdrasil pour faire exploser, avec la conscience de la mort, la conscience de la fin, la puissance de la liberté.
Je tremble de froid, d’effroi. Je tremble dans le noir oppressant qui a effacé la lumière, qui a effacé la mémoire de la lumière. Je tremble sous cette pluie glaciale, insistante, infinie qui trempe ma peau, qui brouille mon âme et mes yeux. Je tremble comme la terre quand elle est secouée par la douleur terrible et les spasmes déchirants de Loki alors que les gouttes de venin tombent sur son front et brulent sa peau, sa conscience, son existence. Je tremble comme la terre, l’univers, le monde tremblent étreints dans les spires suffocantes et mortelles de Jörmungand. Comme la terre tremble écrasée, martyrisée par sa laideur reptilienne, par sa force incontrôlable. Par sa respiration et sa froideur, par sa monstrueuse volonté destructrice ou créatrice. Je tremble devant l’image de cet arbre immense, horrible, majestueux dans sa tragédie éclatante. Majestueux dans sa prophétie cruelle et immense. Je tremble devant la beauté et la douleur grandioses et indicibles de cet arbre, qui peut encore me cacher l’insouciance dégoûtante de Midsgard, d’Asgard, des neufs mondes regorgeant de faiblesse et de médiocrité. Je frissonne et mon corps est secoué de spasmes continus, incessants, qui ne laissent aucun répit. Mon corps se tord comme mon visage, comme mon visage balafré, éborgné, parsemé de cicatrices et de douleur. Mon visage, sa peau endurcie par le néant des existences, balayée par les vents éternels et leur souffle glacial qui brule tout espoir, qui étouffe tout répit. Comme cette pluie qui continue de tomber, qui écorche encore plus ma peau, dont les gouttes empoisonnées semblent pénétrer même dans l’orbite béante et les chairs vives de mon visage. Dans la blessure éternelle qui encadre les nerfs exposés qui ont remplacé mon œil arraché, mon œil donné, mon œil extirpé. J’ai moi-même, jadis, extirpé mon œil avec la force de mes doigts, avec le sang qui coulait sur ma main quand elle enfonçait ses ongles dans le noir, quand elle creusait ce trou horrible au milieu de mon image. J’ai moi-même extirpé cet œil, réprimant les cris et les gémissements, pendant que des ruisseaux de sang se répandaient sur mes joues jusqu’à ma bouche. J’ai extirpé cet œil, je l’ai extirpé dans la douleur et le tourment. Et mes lèvres ont mélangé le gout ferreux du sang, le gout de la sueur, le parfum des larmes avec la pureté des eaux de Mimirsbrunn. Avec leur limpidité, avec leur fraicheur. J’ai bu cette eau et j’ai connu. Le sang et le trou béant de l’orbite se sont mutés en sagesse, en connaissance. J’ai compris l’inutilité de la soumission, j’ai connu la puissance et la volonté dans leur grandeur. Je les ai connues dans le plaisir qui se mêle à la tragédie, dans cette eau limpide qui se mêlait à mon sang. Et je suis devenu Odin, le borgne, le vagabond parcourant le monde avec ses haillons sales de terre et de sang. Mon œil arraché est devenu connaissance, la douleur est devenue puissance. Mimirsbrunn est toute proche, proche des racines de cet arbre, proche de ses branches nues et tordues. Pourtant, ses eaux doivent être recouvertes de glace désormais, elles doivent être recouvertes du néant ou des éclats de cristal qui dévoilent cette obscurité. Elles doivent être frappées par la violence de cette pluie, de cette neige, de cette désolation qui répand le parfum de la fin. La conscience de la fin est aussi peut-être la conscience du possible, de la renaissance, de la création. Il faudrait peut-être d’autres runes, une autre sagesse, une autre connaissance pour le savoir, pour le comprendre, pour le sentir. Comme j’ai moi-même senti la puissance, jadis grandiose, de cet arbre, aujourd’hui nu et torturé, quand la corde qui serrait mon cou était attachée à ses branches. Quand la violence rugueuse de la corde et de l’écorce coupait ma respiration, mon souffle, mon élan. Quand, dans la désolation et la douleur, je découvrais la grandeur et la puissance de la poésie et de la beauté, leur force majestueuse et terrible qui envahissait mon être en me faisant oublier mes râles. La beauté et la poésie, la sagesse et la connaissance. Je vois encore la beauté dans cette obscurité, même si je tremble de froid. Je vois la poésie de cette immensité, je vois la volonté et la puissance, je reconnais même la volupté de la tragédie dans cette obscurité. Et pourtant je tremble, de froid et de rage. Le dégoût envers les hommes et les dieux, envers leur faiblesse, est aussi violent que cette pluie glaciale qui frappe mon visage torturé, mon corps brisé.
Je reste immobile, perdu, peut-être, dans le noir, dans la profondeur de ce noir, dans l’immensité de ce noir. Je regarde, par-delà cet arbre qui darde ses branches tordues vers la puissance sombre et immense des nuages. Je regarde le vol des corbeaux, qui résistent, qui persévèrent, qui mélangent leurs cris aux cris du vent pour apporter la pensée et la mémoire. Qui font entendre leurs croassements puissants pour déchirer cette nuit avec la noirceur de leurs plumes baignées par la pluie, exaltées par la glace. Qui volent et crient pour appréhender l’existence et le monde, pour façonner et sculpter l’existence et le monde, même face à la fin, même face au crépuscule des hommes et des dieux.
Et même si je continue à trembler, même si mes membres s‘endurcissent sous l’assaut continu de cette pluie, je reconnais la beauté en cette obscurité infinie. Je vois, subitement, sous les battements incessants de ma respiration et de mes tempes, la beauté. Je la vois dans la noirceur et dans le vol des corbeaux qui déchire les nuages sombres. Je vois la beauté dans cette pluie qui transforme toute existence en la pureté éternelle du cristal. Je vois la beauté dans les membres tordus et déchirés de Yggdrasil qui projettent leur puissance et leur mémoire contre l’absolu de cette noirceur. Je vois la beauté dans cette lumière nouvelle, dans cet éclat soudain, inattendu, qui apparait au loin, qui domine l’étendue de cette plaine. Dans cette lumière qui semble se refléter dans les hauteurs enneigées des montagnes immenses qui m’entourent. Je reconnais la beauté dans cette lumière frémissante, tremblante, haletante qui s’approche dans le noir. Je vois la beauté dans le reflet qui apparait parmi la blancheur éternelle de la neige et de la glace qui recouvrent et enferment la terre. Je la reconnais dans les frémissements incertains qui se fondent avec la neige, qui exaltent la blancheur de la neige en l’enrobant de teintes rougeâtres et mouvantes. Des teintes qui rappellent la force du sang, la force de la volupté. Je reconnais la beauté, donc, dans la tragédie du noir qui se fond avec la volonté créatrice, dans le reflet de cette lumière lointaine et incertaine qui s’approche, qui semble poussée par le vol sombre des corbeaux, qui semble mûe par la volonté et la puissance. Qui s’affirme dominante, dans sa fragilité, dans sa persévérance, dans sa douleur. Je vois cette lumière s’approcher de plus en plus, s’approcher du contour torturé de Yggdrasil, s’approcher de mon âme tourmentée. Je vois cette lumière nouvelle assumer des contours charnels, s’incarner dans des formes mouvantes et voluptueuses. Des formes qui projettent leurs mouvements par-delà la froideur de cette pluie, par-delà la glace qui entoure mon existence. Je vois cette lumière assumer les contours d’une forme humaine ou divine, assumer la chaleur et la beauté d’un corps féminin, assumer la profondeur et l’étendue de l’infini. Je vois cette lumière devenir la puissance et l’image d’un corps ceint des voiles qui unissent leur blancheur à la blancheur de la neige. D’un corps qui laisse transparaitre la volupté dans chacun de ses pas, dans les tissus des voiles blancs qui encerclent la forme de son ventre et de ses jambes suivant la respiration de ce vent glacial. Je vois ce corps se rapprocher de plus en plus, se montrer de plus en plus dans l’espace infini, dominer la noirceur sombre de cet espace, dépasser la brutalité absolue de nuages. Je le vois s’approcher pour s’imposer sur le temps et effacer la froideur qui étreint mes membres, qui pénètre mes orbites déchirées, qui effleure mes haillons de vagabond, de prophète, de dieu.
Je vois son corps frappé par le vent, exalté par le vent. Je vois la blancheur de sa robe et de ses voiles qui enveloppent ses formes se rapprocher, je vois la blancheur de sa peau fusionner déjà avec la blancheur de la robe et de la neige. Et je la vois s’approcher apportant des lumières, des bougies dans sa main. Leur lumière frêle et pale ondule sous les coups du vent, sous le froid du vent. Mais leur lumière précaire et rougeoyante résiste dans ses mains. Elle atteint cette plaine qui entoure Yggdrasil, elle s’arrête pour contempler l’arbre, sa robe se serre autour de son corps, moulée par le souffle du vent. Elle regarde les branches d’Yggdrasil, sa désolation dardant vers les nuages, elle dispose ses lumières autour des branches et des racines desséchées, autour des branches et des racines torturées et brisées. Ses mouvements sont lents, ses pas mesurent l’espace, ses pas semblent se fondre avec le temps, semblent exalter et transformer la conscience de la fin. La lumière se répand autour de l’arbre, une lumière qui semble être partie de l’obscurité, qui semble être la conscience de l’obscurité. À chaque fois que ses mains s’approchent, la lueur des flammes parsème de ses reflets mouvants les cristaux de glace qui emprisonnent les branches dénudées. Et parmi cette lumière qui ondule, sensuelle, dans la volupté du froid, dans le froissement de la tragédie, je la reconnais enfin. Je la reconnais parmi les croassements de mes corbeaux qui s’approchent d’elle, qui deviennent part de son corps. Je la reconnais dans ses courbes chargées de voluptés qui se laissent deviner sous la légèreté de sa robe et des voiles. Je la reconnais dans la blancheur de sa peau qui semble raviver la puissance de la lune. Je la reconnais dans son corps et son visage qui dominent le froid et l’hiver, qui exaltent la beauté du froid et de l’hiver. Qui se fondent avec le froid et l’hiver pour les charger de la volupté éternelle des chairs et des peaux. Je reconnais Skadi. Je la reconnais dans ce corps mouvant, dans cette sensualité liquide qui assaille mes pensées, dans la puissance de la volupté qui s’impose au crépuscule, même au crépuscule des dieux. Je la reconnais dans la volonté et la puissance qui deviennent désir, dans l’exaltation du plaisir, des sens, des chairs. Je la reconnais et je regarde ses mouvements, sa conscience, sa sensualité. Je fixe de mon œil unique sa peau qui commence à se découvrir. Je vois les pans de sa robe s’enrouler autour de ses cuisses, mouler son ventre et ses hanches. Je vois la promesse de ses seins se laisser entrevoir par-delà la robe agitée par le vent. Je vois son visage et ses cheveux entourant étroitement sa tête. Je vois ses yeux regarder la désolation du monde. Je vois ses yeux s’approprier la désolation du monde, transcender la désolation du monde. Je vois ses yeux devenir le plaisir et la volupté, devenir le désir et la volonté créatrice. Et je vois ses mains parcourir son corps, effleurer son corps pendant qu’elle laisse les voiles légères, transparentes, éthérées qui l’entourent se gonfler, maitrisant avec ses bras les vents impétueux. Ses voiles deviennent une partie de l’univers mourant, du froid, de la neige. Ses voiles caressent son corps et exaltent son corps. Ses voiles transforment, récupèrent, exaltent la lumière frêle des chandelles. L’espoir de la lumière se manifeste dans leurs mouvements voltigeants et aériens. Il se manifeste dans les reflets de ses mouvements qui se reflètent sur les pierres des montagnes, il se manifeste dans l’essence même de son corps et de sa peau. Je sais que l’espoir se révélera dans la promesse de sa peau qui se découvrira, dans la promesse de la création et de la force qui, imbue de la puissance de la vie, dépassera et exaltera la tragédie, la mort, la prophétie.
Je sens le froid éternel devenir chaleur dans ses mouvements voltigeants qui se laissent encercler par la lumière des bougies, qui semblent envelopper et encercler Yggdrasil, le monde, mon âme. Et je sens physiquement cette chaleur envahir et bruler ma peau, déchirer mes chairs dans les soubresauts du désir, quand elle s’approche, quand mon œil rencontre ses yeux, quand son visage s’imprime dans ma perception. Quand l’harmonie de son corps mouvant s’imprime dans les voiles et la robe, quand sa peau délicate fusionne avec le tissu pour déployer une nouvelle texture où la volupté charnelle et physique se mélange à l’absolu de cette noirceur. Je tremble, de plaisir et de désir, quand elle enveloppe mes haillons et mon tourment sous ses voiles, quand son corps puissant de volupté s’approche du mien, quand ses doigts effleurent la peau endurcie de mon visage. Quand sa peau laisse des trainées brûlantes de plaisir et de volonté sur mes chairs, dans mon esprit. Quand sa vision s’impose, charnelle et voluptueuse, dans la tragédie qui domine mon âme et mon existence.
La pluie continue de tomber, de me fouetter, mais je sens pulser la grandeur du désir, même dans la conscience de la fin. Les hommes et la vacuité des dieux me dégoûtent, la conscience de la fin persiste dans mon âme, mais je sens la volupté du plaisir dans l’image de sa peau qui se découvre. Je vois les voiles descendre lentement pour caresser ses formes. Je vois les voiles se mélanger à la blancheur de la neige qui l’entoure, qui nous entoure. Je vois ses voiles blancs glisser lentement, doucement, chaleureusement le long de la texture claire de sa peau. Sa peau également blanche semble résister au froid et à la noirceur. Sa peau, qui s’exalte dans les caresses voluptueuses des voiles tombants, semble se ressaisir de lumière, semble irradier le terrain vague qui l’entoure de la sensualité de ses éclats. Ses formes se libèrent, se montrent, s’imposent à ma vue. Mon œil tourmenté saisit la perfection de son cou qui s’unit à la ligne de ses épaules, fortes et délicates, parmi les mouvements de son corps. Mon œil suit la rondeur de ses jambes, la rondeur de ses cuisses puissantes qui s’arrondit encore plus dans le rebondissement charnel de ses hanches et de ses fesses. Je regarde, en extase, en plaisir, l’absolu s’incarner dans sa main qui remonte le ventre doux, charnel, luxuriant. Ses mains remontent, dépassent son nombril, dépassent la frontière entre son ventre et sa poitrine, cette frontière mue, secouée, ébranlée par sa respiration puissante et imposante. Et enfin ses mains atteignent la rondeur de ses seins pour s’attarder sur leurs courbes, autour de leurs rebondissements regorgeants de sensualité et des promesses de volupté. Je la vois caresser ses seins, exposer la pointe de ses seins dans son éclat rose. Ses seins, ses tétons qui défient le froid, qui défient le néant dans la beauté de leur puissance, dans la sensualité de leur douceur, dans la puissance de leur corporalité. Elle continue sa danse, les lumières frêles des bougies continuent d’illuminer à la fois les branches desséchées et souffrantes d’Yggdrasil et la puissance charnelle de son corps pulsant qui se fond à l’esprit dans le désir. Je sens l’existence s’affirmer dans ses mouvements, je sens l’existence, même mon existence, s’affirmer dans ses mouvements. Je reconnais l’existence et la transcendance dans le plaisir charnel de ses mouvements. J’oublie la médiocrité des hommes, de Thor, de Baldr. J’oublie la médiocrité des hommes dans les mouvements de sa main qui dépasse la courbe et la puissance charnue de sa cuisse, qui caresse doucement la peau délicate de sa cuisse, de son entrejambe, qui s’insinue lentement, précisément, sensuellement au-delà de sa cuisse. Je vois les poils bruns qui entourent son pubis, ces poils bruns qui semblent s’opposer à la blancheur absolue de sa chair. Je les vois quand ses jambes s’écartent dans sa danse, quand sa main s’y dirige laissant présager sa volonté, sa volupté. Je vois l’éclat rouge de ses lèvres apparaitre dans la vision de son sexe, je crois y voir les palpitations charnelles de son existence, les palpitations sensuelles de sa tragédie. Je sens la volonté qui devient désir quand sa main saisit les chairs rouges et palpitantes de son sexe, les chairs qui rappellent la puissance du sang, la puissance de la vie. Je vois ses mains caresser à la fois son sexe et ses seins, laisser les caresses se transformer en vagues de plaisir qui m’envahissent, qui m’exaltent, qui me renversent. Je sens ces mêmes vagues de plaisir dissoudre et exalter mon identité dans la volonté et l’existence, je les sens devenir une image de la beauté et du dépassement. Je sens ces vagues de plaisir se saisir de mon corps, de ma connaissance, de mes blessures, pour les unir aux vagues palpitantes et haletantes de sa respiration, pour m’amener au-delà de moi-même, au-delà du monde, au-delà de la fin. Pour embrasser la beauté, la tragédie, le désir, pour embrasser la renaissance dans le chaos qui se prépare.
Je contemple déjà la renaissance et la volonté qui naissent de la tragédie, qui s’incarnent dans la beauté de son corps et dans la blancheur de sa peau. Qui s’incarnent dans la volupté des courbes de ses seins et dans la chair palpitante de ses lèvres offertes. Je contemple la volupté de la destruction qui devient création, je contemple même la puissance du crépuscule qui dépasse la médiocrité des hommes et des dieux. Je contemple la grandeur pendant que son corps, débarrassé de tous les voiles, continue de s’imposer en face de Yggdrasil, en face du monde, en face des flammes des bougies qui défient la noirceur. Elle s’empare, comme en un rituel, d’une de ces bougies. Elle révèle, montre, offre, le sacré de cette flamme qui s’unit au sacré de son corps, au sacré de mon tourment. La flamme, rouge mouvante, emportée rageusement par le vent, semble prendre naissance de ses mains, de sa peau, de son regard. Elle laisse la lumière renouvelée de cette flamme s’approcher de son visage, éclairer son visage et ses yeux. Elle fixe ses yeux dans mon œil, dans le trou béant de ma connaissance. Elle laisse son regard, sa puissance se figer dans mon corps, saisir mon esprit. Elle laisse le désir et le plaisir se fondre dans l’absolu de la volonté, dans l’explosion de la vie parmi la mort. Elle laisse l’infini s’exalter quand elle parcourt les contours de son corps avec la flamme mouvante, quand la rougeur vivante et brulante du feu illumine d’éclats nouveaux sa peau. La flamme parcourt la courbe de ses cuisses, frôle la rondeur de ses hanches quand elle relève sa jambe pour la laisser s’approcher du feu, du désir, de la puissance. Je sens la puissance émerger en moi quand la lumière frêle et tourmentée de la flamme exalte son ventre et la peau fragile s’étendant au-delà de son nombril, jusqu’à la naissance de son sexe qui semble fondre sa rougeur à la rougeur de la flamme. Les éclats, la rage du feu parcourent la texture de sa peau, révèlent chacun des grains qui parsèment la texture de sa peau, perdue entre tragédie et volupté. Et la flamme s’écarte, mute, se dépasse quand elle rencontre ses seins offerts, leur rondeur, leur solidité, leur douceur. La lumière et les ombres se projettent sur sa poitrine, ils entourent les tétons et les aréoles, ils atteignent les courbes voluptueuses de sa poitrine et de sa gorge dans une danse féerique et éternelle. Elles se perdent dans la passion qui enrobe, détruit, s’exalte dans l’éternité d’une danse infinie, extrême, absolue. Je sens la lumière de la flamme devenir chaleur, embrasser la chaleur différente de sa peau, transformer la blancheur de sa peau dans la passion rougeoyante du plaisir, dans la volupté torturée de la tragédie. Je sens physiquement, charnellement, la beauté de son corps, sa beauté, se laisser frôler par cette flamme mouvante et devenir désir, devenir connaissance, devenir puissance et volonté. Je sens le dépassement s’approprier les dernières instantes de mon existence, les dernières instantes du monde, comme il s’approprie de son corps. Je sens, je reconnais, la connaissance et le dépassement marquent la texture de son corps avec les signes inébranlables de la douleur et de la tragédie. Je reconnais la sagesse transcendante et physique des runes se manifester et s’imprimer à la limite de son visage, de ses doigts, de son cou. Je vois la grandeur de mes corbeaux, la mémoire et la pensée, se fondre à la beauté et à la passion, au désir et à la volonté, pour s’imprimer également sur son corps et ses flancs. Pour poser leur noirceur sur la blancheur de sa peau qui rejoint le rouge, pour toucher avec leurs serres le sacré voluptueux de ses seins. Je crois même retrouver mon œil perdu, sacrifié, donné. Je le perçois également poser son image, son essence, sur son corps, sur sa peau, sur son existence qui unit le sacré, qui défie la fin, qui amène le commencement. La nuit est encore intense, encore brutale, l’obscurité entoure toujours le monde en dehors de son corps et de ses flammes. Pourtant la lune perdue, engloutie, dévorée semble aussi renaitre sur sa peau, en fusionnant avec son corps, avec son absolu et sa volupté. Je vois à nouveau la lune, je vois sa lumière se couvrir de rouge, je vois son essence, sa matérialité, se couvrir de douleur et de dépassement. Je la vois s’imprimer sur sa poitrine, je la vois devenir une blessure sanglante et sacrée dans sa beauté, je la vois inonder les existences de rougeur, de puissance et de vie.
Et je vois Skadi. Moi, Odin, désabusé, torturé, obsédé, je vois Skadi et son corps et j’y reconnais le dépassement, j’y reconnais la puissance créatrice du chaos, des pulsions, du plaisir. La puissance qui dominera sur l’anéantissement, qui ne pourra que s’affirmer parmi l’anéantissement, grâce à l’anéantissement. Je les vois dans cette lumière rouge, puissante, créatrice, funeste. Dans la beauté et la brutalité, le désir et la tragédie de cette lumière rouge qui semble, maintenant, envahir le monde et moi-même avec le présage de la fin, avec le présage de la naissance. Je vois cette lumière envahir le corps de Skadi, envahir les voiles qui entourent à nouveau son corps. Les voiles qui voltigent, reliant son corps à l’infini et à l’absolu, reliant sa volupté à la puissance et à la création. Les voiles étreignent à nouveau son corps, les voiles se chargent de rouge, de la lumière des chairs, du sang, de passions. Les voiles se chargent de la lumière rouge des sexes qui s’unissent dans la tragédie, des soubresauts qui secouent les corps dans les spasmes de plaisir et de douleur. Les voiles se chargent de la rougeur du sang, de la rougeur du plaisir, de la rougeur du feu, ils se fondent avec son corps en se mariant à la lumière. Ils se fondent avec son corps qui devient cette lumière rouge et terrible, meurtrière et consolante, dominatrice et torturée. Son corps se perd dans le rouge qui domine maintenant le noir, qui détruit le noir. Son corps devient lumière, son corps devient l’absolu dans l’infinie volupté charnelle de sa peau brulante. Dans les mouvements de ses mains qui suivent les courbes de son corps, qui entourent ses seins et son sexe, qui exaltent sa puissance et sa beauté. Le froid n’existe plus, le noir n’existe plus, les cris dégoutants et inutiles des guerriers et des dieux se dissolvent. Je me perds dans le rouge de l’absolu, le rouge de la beauté, le rouge de son corps, et j’aspire ce rouge avec mes sens, mes narines, ma peau. La chaleur de l’absolu assaille mon corps, semble presque détruire mon corps, même la pluie glaciale a cessé de fouetter ma peau. La chaleur qui se dégage de l’infini de son corps nu, exposé, offert, de son corps voltigeant dans la violence de cette rougeur, semble presque bruler ma peau avec la puissance régénératrice du feu. Des langues de feu semblent atteindre mes membres, mes haillons semblent hisser et se contorsionner dans cette chaleur extrême, dans la douleur et le plaisir lancinants, brutaux, inimaginables qui envahissent mes chairs et mon âme. Je vois Skadi qui continue à voltiger dans les voiles et le rouge, dans la puissance et la volonté du feu. Son corps devient lumière, dépasse la lumière, son corps semble embraser le monde, détruire le monde, réengendrer le monde dans le désir et la volonté. Son corps s’impose en face de Yggdrasil, je la vois, maintenant, voltiger parmi l’éclat brutal et magnifique de ces flammes immenses. Je la vois s’imposer à ces flammes qui ont commencé à dévorer les branches de l’arbre. Les flammes immenses brûlent, tordent encore plus ces branches, les font exploser et se fissurer, les font tomber bruyamment dans le néant. Les flammes consomment Yggdrasil, pendant que Skadi danse devant ces mêmes flammes, devant le cadavre incendié de l’arbre, devant la désolation des neuf mondes. Skadi danse et domine. Elle domine, s’impose sur les flammes qui atteignent, simultanément, Valhalla et Midsgard. Elle s’impose, dominante, en face des cris désespérés des dieux et des hommes consumés par ces flammes. Elle s’impose sur leur impuissance, leur faiblesse, leur médiocrité. Skadi domine devant les flammes qui détruisent les dieux, qui les poussent brutalement vers leur crépuscule, vers leur fin, vers leur défaite. Skadi domine devant ces flammes immenses qui, seules, prouvent et imposent la volonté et la puissance. Elle danse devant ces flammes qui se répandent de plus en plus violemment et qui, en tuant les dieux, affirment la liberté. Skadi avec son corps nu, rougeoyant parmi le rouge et la violence des flammes, domine l’espace et le temps, efface l’espace et le temps dans un nouveau commencement, dans la volonté et la puissance. Je continue à la regarder, toujours dominante, affirmant sa volonté devant les cendres fumantes de l’arbre du monde, parmi l’éclat des flammes qui transforment la laideur torturée de ses branches en puissance. Je regarde Skadi pendant que les flammes qui s’échappent de Yggdrasil m’atteignent à nouveau, encore plus violemment. Je ne crie pas, nonobstant la douleur, je regarde Skadi et, en elle, je contemple le dépassement. Je la regarde pendant un dernier instant, qui s’étire éternellement, avant que tout soit effacé, avant que tout soit rebâti. Je regarde Skadi, mes corbeaux, les mondes qui s’effondrent. Je contemple le chaos qui se répand dans la violence de ces flammes, dans la beauté de ce corps, dans la puissance de cette danse. Je regarde Skadi et j’admire le crépuscule des dieux, mon crépuscule. Je regarde Skadi et je désire, encore plus fortement, la volonté ; je désire être partie de ce crépuscule. Je désire, j’aime, spirituellement et charnellement, cette fin, cette beauté. Dans le dépassement de son corps nu, dans ma douleur, j’invoque, j’attends, je savoure la destruction, le renouveau, la mort, la vie. Le Ragnarök.
Too much pour moi.
Je n’ai pas envie de me repaitre du sang, de la douleur, de la torture, de l’immonde que tu parais te régaler à étaler ici.
Ce maelström nordique est trop difficile à suivre pour moi et n’engendre que dégoût (je n’y prend donc pas plaisir même si c’est bien écrit), mais c’est peut-être bien l’intention de l’auteur, et peut-être le texte trouvera-t-il ses amateurs ?
Et puis, j’avoue que j’ai même fini par sourire devant cette abondance superlative autant dans la douleur que dans l’extase sensuelle qui la prolonge avec l’apparition de Skadi. Ce crépuscule des dieux en forme d’apocalypse puis – peut-être – d’une renaissance me laisse dubitatif.
Et Loki dans tout ça, on n’en parle pas ?
C’est pourtant le copain d’Odin et de Thor, il me semble ? 😊
Også for meget for mig (c’est du Danois)
Hermano m’a précédé en publiant son commentaire.
Je le reprends à mon compte mot pour mot.
Ayant tenté la lecture de ce texte, dés qu’il a été publié, j’ai vite abandonné.
Il est trop long, beaucoup trop long pour mon pauvre cerveau de Loki.
De plus ce maelström pseudo-nordique est incompréhensible pour moi.
Pourtant grand amateur de science-fiction depuis mon adolescence, j’ai plus de deux mille ouvrages sur ce thème dans ma bibliothèque, je ne retrouve pas mes valeurs dans cette nouvelle (?).
Mais peut-être, comme le dit Hermano, y a-t-il des amateurs pour ce genre de littérature ?
Mais cela sera sans moi !
Pourtant, ce n’est pas par hasard que j’ai choisi comme pseudo « Loki ».
J’ai de lointain ancêtres, Vikings, nés aux îles Féroé, dont j’ai gardé le nom.