En général je vis l’attente comme du temps perdu. Je sais, ce n’est pas bien, mais que voulez-vous on ne se refait pas. C’est peut-être qu’à chaque fois il s’agit d’une attente imposée, attendre à la caisse d’un super marché, un train en retard, une consultation dans un cabinet médical, un rendez vous qui n’arrive pas, attendre, attendre, l’attente m’ôte toute sérénité. Je m’énerve tout seul, je râle contre le monde entier.
Et me voici en train d’écrire sur l’affût ! Cet exercice semble s’être perdu dans les noirceurs du temps, sauf peut-être pour les chasseurs et les photographes animaliers. Je ne suis ni l’un ni l’autre. Alors me mettre délibérément en attente est au dessus de mes forces. Mais il m’arrive d’être rêveur, le rêve n’est pas l’attente, ni l’affût, il est au contraire une évasion de tout se qui peut advenir. Si j’avais été chasseur j’aurais laissé filer le sanglier sous mon nez « Euh ! Excusez, j’étais ailleurs ».
Un jour de confinement, bien qu’absorbé par je ne sais plus quelle pensée et debout devant ma baie vitrée, mon regard fut happé par deux chats immobiles dans le jardin. Je dois l’avouer ils m’ont intrigué, sorti de ma rêverie. Figés dans une impeccable fixité, ils ne se regardaient pas. Il ne s’agissait donc pas de deux animaux prêts à se sauter dessus toutes griffes dehors pour je ne sais quelle défense de territoire ou lutte de domination. Non, leurs regards convergeaient sur un petit coin de haie. Il y avait donc là quelque chose que les deux matous surveillaient conjointement, sans doute un petit mammifère ou un oiseau. Bien sûr chacun ne pouvait ignorer la présence de l’autre, alors je me suis mis à penser chat « Si tu crois mon coco que tu vas le choper avant moi, tu te mets la griffe dans l’oeil ! ». Soudain un mouvement, un des félins, honorant pleinement par là la réputation de son espèce, avança de quelques centimètres, réussissant à mouvoir ses pattes sans que son ventre ne se sépare du sol, dans un glissement d’une incroyable souplesse, ses yeux fixés sur ce même endroit ou moi, pauvre empoté, ne voyais rien du tout. Il fut suivi dans l’instant par un mouvement identique du second chat. Et mon attention fut tout à coup captée par cet étrange ballet, où les avancées silencieuses succédaient à des périodes de totale immobilité. Qu’allait-il se passer ? Le spectacle qui m’était offert n’avait été ni guetté ni attendu, je n’étais donc pas vraiment à l’affût, mais pour moi cela y ressemblait quand même un peu. Chacun de mes deux protagonistes y était lui, la proie était là, tout près, alors qu’un concurrent prétendait s’en emparer aussi. J’attendais le bond final, l’instant où le fauve se précipite pour enfoncer ses griffes dans les poils ou les plumes de la pauvre bête surprise dans ses occupations. Allaient-ils bondir ensemble, se battre ? Lequel emporterait le morceau ? Le bond se fit attendre, le chat semble-t-il est plus sage et moins impatient que moi, il ne gâche pas ses chances pour gagner quelques instants. Tous les deux s’étaient rapprochés l’un de l’autre et de la haie. Je re-pensai chat. « J’ai bien envie, maintenant que tu es à ma portée, de te rentrer dedans, mais je ne le ferai pas car ce serait provoquer immanquablement la fuite du petit animal dont je me régale déjà, et c’est lui qui importe, de toutes façons je serai plus rapide que toi ». C’est alors que l’un des deux, réunissant toutes ses forces, se propulsa dans les airs pour disparaître dans l’ombre de la haie. Le second ne bougea pas et sembla ne laisser paraître aucun dépit, il se redressa sur ses pattes et tournant le dos s’éloigna tranquillement comme si de rien n’était, les animaux prédateurs ne dramatisent pas l’échec, il fait partie de leur vie car heureusement il arrive que les proies se sauvent. Déjà passé à autre chose c’est à peine s’il remarqua l’oiseau qui jaillit du feuillage, dans un battement d’ailes effréné. Alors je lui prêtai faussement et humainement une dernière pensée : « Amateur ! Tu as sauté beaucoup trop tôt et il t’a échappé, nananère ! Salut camarade, je vais chasser en solitaire » .
Je me replongeai dans ma rêverie, sans me douter qu’un jour je penserai à décrire cette scène.
« Je vis l’attente comme du temps perdu. »
@Chaman, dans un premier temps, tu réagis comme beaucoup réagissent, moi en premier ! Ensuite tu nous donnes une magnifique leçon de positivité.
Tu ne nous entraînes pas comme Proust, dans une aventure littéraire volumineuse à la recherche du temps perdu.
De toute façon le temps perdu ne se retrouve jamais, mais peut-être peut-il être moins perdu .
Tu mets en parallèle l’affût, qui est une attente volontaire, et les autres attentes qui sont des attentes subies.
Tu nous montres sur le souvenir éloquent d’un affût que le temps perdu peut être profitable à celui qui le pratique.
Tu t’appuies sur un exemple que tout en chacun peut appréhender.
Nous avons tous en souvenir la période du COVID où le temps avait une autre dimension. L’attente était de rigueur et même la loi.
Tu nous montres par l’exemple des deux chats qu’attendre est une technique de chasse.
Les dialogues suggérés aux matous sont savoureux.
De plus, ce passage remet en exergue en plus de « l’attente » que « regarder » est une faculté que nous perdons nos sociétés où la vitesse est primordiale. Nous regardons, mais nous ne nous voyons point…
Toi tu as eu la patience de regarder !
Je n’ai qu’un regret avec ce texte, c’est de ne pas l’avoir écrit moi-même.
Mais le lire m’a procuré une satisfaction dont je te remercie.
Pendant le confinement, d’autres ont pu passer des heures à regarder les fourmis laborieuses défiler sur le sol, comme dans un roman de Tourgeniev dont j’ai oublié le nom (peut-être Mémoire d’un chasseur).
C’est peut-être la zénitude du chat ? ou une sagesse qui nous manque bien souvent ?
Oui, j’ai toujours admiré chez un chat cette capacité de passer d’un moment de grande tension à celui de parfaite indifférence : il se lèche la patte et puis voilà !
J’ai toujours pensé aussi qu’il y avait une sorte de jouissance dans l’attente (sauf chez le médecin…) car, une fois l’acte accompli, il n’y a plus a en rêver !
Merci pour ce texte.