J’étais là.
J’étais là, dans ma voiture blanche. Absent depuis de longues semaines, j’étais venu t’attendre sans te le dire
sur le parking de Groenplatz où je savais que tu stationnais d’habitude et je m’amusais à te regarder de loin,
sans que tu me voies. Tu te promenais tranquillement au soleil, tu paraissais heureuse et j’étais heureux de ce bonheur.
Et puis, un homme est arrivé dans une grosse berline gris foncé qu’il a garée un peu plus loin et il s’est mis à marcher. Il était grand, élégant et sûr de lui. Je me suis dit :”Voilà un homme qui lui plairait : de l’assurance,
de la classe, de l’argent aussi probablement, tout ce que moi je n’aurai jamais”.
J’étais là.
Il avançait dans ta direction. Oui, c’est vers toi qu’il venait, c’est lui que tu attendais. Et tu lui souriais, heureuse. Il se pencha dans un geste un peu ridicule pour te baiser la main. Je sentais que tu étais sensible à cette marque de courtoisie un peu désuète mais qu’au fond de toi tu trouvais cela tellement romantique. Tu fis une mine faussement gênée et tu acceptas ce geste en lui décochant de nouveau un grand sourire. Comme un coup de poing dans mon ventre.
Là, ma tête me dit : “Tu ne vas pas commencer à te faire des idées ! Et puis, elle est parfaitement libre de faire
ce qui lui plaît, elle ne t’appartient pas ! Ce n’est pas ta chose ! D’ailleurs, c’est bien ta faute, tu n’es jamais là ! Tu ne vas pas l’empêcher d’aimer la vie, d’aimer séduire et être séduite ! Tu es tout de même bien capable de comprendre tout cela ! Contente-toi de regarder comme elle est belle, et comme elle a l’air heureuse ! Si tu l’aimes, cela devrait te réjouir !”
Oui, tu étais belle et heureuse dans cette après-midi de printemps. Et cela me réjouissait.
J’étais là.
Mon ventre, lui, disait : “Tout à l’heure, elle va t’envoyer un message d’amour, te dire qu’elle t’attend ce soir
chez elle, tu vas y croire, et tu vas aimer cela. Mais finalement, qu’est-ce qui est le plus important, les mots,
ou bien les actes ? Je doute, tu comprends ? Tiens, mais regarde-les ! Voilà qu’elle lui donne le bras maintenant ! Mon pauvre ami, il faut que tu prennes la pelle pour aller t’enterrer, tu ne crois pas ? Mais regarde-les !”
Ma tête : “C’est vrai qu’elle est belle ! Quelle démarche, quelle souplesse élégante ! On dirait une princesse,
ou la mariée qu’on conduit à l’autel… Mais ne crains rien… Tu sais qu’elle a besoin de vivre de façon romanesque, sinon, où serais-tu, toi, sans ce romanesque ? Tu serais cet homme vide, derrière ton clavier, un homme creux,
à la recherche de ton âme ! Et puis, c’est son petit côté Madame Bovary, sans tous les excès bien sûr : elle a besoin d’être aimée. Où est le mal ? Nous sommes bien tous comme cela : des êtres de chair et de sang !”
Mon ventre : “Le mal, il est juste un peu là, tu vois, juste au milieu de moi.”
J’étais là.
Et tendant l’oreille, je saisissais des bribes de la conversation. Des voix à la fois précieuses, retenues, et qui semblaient jouir des plaisirs d’une entente parfaite sous le soleil. Je compris que cet homme était marié à une femme architecte bien connue et plus âgée que lui.
Mon ventre :”Cet homme est habile : c’est toujours bien de parler de sa femme et de ses enfants, c’est rassurant, il faut se montrer juste “normal”, posé, pour faire baisser la garde avant d’en arriver aux choses sérieuses et sortir ses grandes dents de loup affamé, tu le sais trop bien.”
J’étais là.
Ma tête me dit : “Un homme, mais pas n’importe quel homme. Il a d’autant plus de valeur qu’il paraît riche et qu’il est l’homme d’une femme de valeur. Et elle doit se dire que s’il s’intéresse à elle, elle aussi est une personne de grande valeur. Une sorte de vraie conquête pour elle ! C’est bon pour l’estime de soi, tout cela. Je la comprends tellement ! Toi, tu n’es qu’un pauvre poète, avec des mots, juste des mots. Ton bras, ta bouche, restent impalpables, elle en a assez de ne pas pouvoir les toucher. Tu n’existes pas dans cette dimension de chair et de sang, tu n’es rien qu’un nuage, un ectoplasme, et cela ne peut pas être autrement.”
Mon ventre : “Ben oui ! Et tu crois qu’elle pense à toi, là, maintenant ? Regarde-là faire la belle et minauder au soleil, sourire, toucher ses cheveux… Elle pourrait marcher des heures comme cela ! Ah ! J’ai du mal à supporter !”
J’étais là.
Vous êtes entrés dans ce restaurant pendant que dehors j’essayais de penser à autre chose, en fumant cigarette sur cigarette. Le temps tournait à l’orage autant dans ma tête que dans mon ventre. Dans le ciel aussi.
J’étais toujours là.
Soudain, mon téléphone se mit à biper. Un message. Oui tu pensais à moi, ma tête avait raison, mais mon
ventre en a pris un petit coup quand je lui ai rapporté une partie de ton message : “Mon ami avait espéré une longue et amusante soirée avec moi…“.
Ma tête : “Juste deux mots pour te rendre un tout petit peu jaloux, au cas où tu aurais eu l’outrecuidance de croire que tu étais “the only one” et pour que tu ne t’endormes pas sur tes lauriers…”
Mon ventre : “Tu ferais mieux de te glisser dans la voiture de ce type, pour voir jusqu’où cela va aller !
Dans son impatience, il a négligé de la fermer. Mais vas-y ! Qu’est-ce que tu attends !?
Alors là, c’est vrai, c’est mon ventre qui a pris le dessus, ma tête était vaincue. Et je me suis glissé dans
la voiture de l’homme…
J’étais là.
Vous avez pris place dans la voiture qui démarra pour aller se garer deux kilomètre plus loin, face à la mer. Tu semblais à la fois inquiète de la tempête annoncée et aussi très détendue, peut-être était-ce un peu de vin pris
au restaurant.
Mon ventre : “Voilà ! Il l’a fait boire, vraiment classique comme technique pour lever les inhibitions… Moins classe que je croyais, ce type.”
Ma tête : “Mais non, mais non, il va la ramener et puis c’est tout. Finalement je suis content pour elle : elle a passé un bon moment, elle s’est sentie belle et intelligente, courtisée, désirée. C’est tout ce dont elle a besoin.
Ne t’inquiète pas ! Je suppose que Pénélope ne faisait pas autrement en attendant son Ulysse qui, lui, flirtait
avec les sirènes. Il faut vivre !”
Oui, je sentais bien que ma tête et mon ventre avaient tous les deux raison. J’espérais que ma tête viendrait à bout de mon ventre. Et quand il a pris ta main pour l’embrasser, je me suis dit que tu allais résister. Mais non,
je voyais bien que tu trouvais cela agréable et charmant. Tu le laissais faire.
J’étais là.
Mon ventre : “Ouh, là j’ai vraiment mal, je ne veux plus regarder ça ! Assez ! Madame Bovary, sors de ce corps !”
Ma tête : “… …”
Finalement, nous revînmes à Norsborg, sur le parking de Groenplatz où tu avais laissé ton Opel près de la station de métro. Sa voiture s’arrêta face à la tienne, et là il prit tes deux mains dans les siennes. Il avait soigneusement préparé cette soirée, alors il sortit de sa poche une boîte à bijou qui contenait un bracelet très délicat. Il le mit à ton poignet qu’il embrassa. Tu semblais vraiment touchée par autant de délicatesse et d’attention.
J’étais là.
Tu préférais porter le bracelet à la cheville et tu le lui intimas gentiment en tendant ton pied.
Alors, une sorte de conflit intérieur s’empara de toi, une dissonance cognitive difficile à résoudre. Mais tu y parvins. C’est à moi que tu te mis à penser, c’est moi qui maintenant passais le bracelet à ta cheville si gracieuse, la gauche, celle du cœur, c’est moi qui embrassais chacun de tes beaux orteils, c’est moi qui montait vers le
creux de ton cou et qui m’approchais de tes lèvres. Et tu t’abandonnais. J’étais anéanti.
Mon ventre : “Mais fais quelque chose ! Montre-toi, sois courageux, bats-toi, lutte ! Hurle ! Casse tout ! Ça me fera du bien. Ou alors, pars, fuis, ne m’oblige pas à rester là, j’ai trop mal, j’ai besoin d’air ! Trop facile pour elle de te dire demain “Ce n’est qu’à toi que je pensais“. Et quand elle fera l’amour en pensant à toi, qu’en diras-tu ? Tu la remercieras, pauvre imbécile !? Et moi, tu me laisseras crever !”
Ma tête : “Hum… On ne va pas en mourir tout de même… Je sais qu’elle m’aime. Je n’envie pas cet homme.
Je ne me sens pas jaloux, seulement très triste, frustré et impuissant de ne pas pouvoir lui donner ce dont elle
a tant besoin. Alors, elle a trouvé une nouvelle façon originale d’alimenter le moulin à émotions. Au dernier moment, son Ça et son Surmoi ont dû négocier : le désir de se donner et la prohibition de l’infidélité ont lutté.
Ils ont finalement trouvé ce compromis. Moi, la Tête, je comprends cela.”
J’étais là, mais je ne sentais rien, ni le poids de tes cheveux, ni mes lèvres sur ta joue, ni ton cœur battre pour moi. Tout cela était pour lui. J’étais là et je ne voulais plus être là, à battre le vide à pleins moulins dans ma tête.
Mon ventre : “Elle a tout de même gardé le bracelet ! … Puisque je vois que tu l’aimes toujours, il faut faire quelque chose pour moi maintenant, c’est insupportable, c’est au moins dix sur dix sur l’échelle de la douleur !
Je ne vois qu’une solution : augmenter les doses, un peu plus d’alcool, un peu plus de tabac, un peu plus d’anxiolytiques, un peu plus haut sur l’échelle, un peu plus près du bord du toit.”
Ma tête : “Oui, tu as raison…
Et puis, tu sais, rien ne résiste au temps, même pas le chagrin, même pas la colère.
Ça va passer…”