Allez savoir pourquoi, mais ce jour-là je fus pris d’une angoisse.

L’eau bouillonnait dans la casserole et j’allais y plonger deux magnifiques saucisses de Francfort que j’avais achetées ce matin. Elles étaient destinées à garnir la non moins magnifique choucroute qui provenait du même charcutier.

Je sais que d’aucuns seront incrédules sur la raison de mon angoisse, mais une appréhension ne se raisonne pas…

Devant la casserole bouillante, un doute s’était emparé de moi : les saucisses de Francfort ont elles une âme ?

Ce n’était pas la première fois que je mangeais des saucisses de Francfort et les plonger dans l’eau bouillante ne m’avait jamais traumatisé.

Mais aujourd’hui ce geste culinaire anodin avait pris une autre dimension ! Car quoi, si les saucisses de Francfort avaient une âme je ne pouvais pas tranquillement les ébouillanter. Le geste prenait une dimension sacrilège.

Je reposais les saucisses dans une assiette. Il fallait que je m’informe sur la question existentielle qui maintenant me hantait.

Bien que je ne sois pas vraiment croyant, j’allais consulter le curé de ma paroisse. L’âme n’est-elle pas la matière d’œuvre de nombreuses religions.

Le curé voulut bien me recevoir.

Je demandais avec le plus grand sérieux : « Mon Père, pensez-vous que les saucisses de Francfort ont une âme ? »

Le prêtre, surpris par cette étrange question, prit un instant de réflexion avant de répondre avec sagesse :

  • Ah, mon cher ami, votre question est bien savoureuse ! Mon fils, je ne saurais vous dire si les saucisses ont une âme, mais une chose est certaine : si elles en ont une, elle doit être bien tourmentée lorsqu’on les plonge dans l’eau bouillante. D’un point de vue strictement théologique, non : la saucisse de Francfort n’a pas d’âme immortelle destinant sa chair fine au Paradis.
  • En revanche, si l’on observe bien… elle a toute une symbolique ! Elle est souple, chaleureuse, toujours prête à réconforter les affamés et à rassembler les gens autour d’une bonne table. On pourrait presque dire qu’elle a une âme de conciliation !
  • Et puis n’oubliez pas : si elle n’a pas d’âme propre, la joie et la fraternité qu’elle suscite lors d’un repas partagé, elles, touchent directement à l’esprit. Alors la prochaine fois que vous en dégusterez une, rendez grâce pour la simplicité de ces bons moments ! »

Amusé par cette réponse, j’éclatais de rire, tandis que le prêtre concluait avec un sourire : « Il y a des mystères divins qu’il vaut mieux laisser mijoter. »

Je quittais l’église en remerciant le prêtre, conquis par cette réponse savamment dosée entre philosophie et humour.

J’avais trouvé ma rencontre avec le curé bien sympathique, mais il n’avait répondu que partiellement à ma question !

Je me décidais donc à aller voir un autre homme de Dieu.

Je pris conseil près d’un ami juif.

Je me rendis à une synagogue non loin de chez moi.

Un rabbin vint à ma rencontre

— « Rabbi, dites-moi… les saucisses de Francfort ont-elles une âme ? »

Le rabbin me fixa quelques instants à travers ses épaisses lunettes, caressa sa barbe blanche, puis laissa échapper un léger sourire.

— « Mon fils, répondit-il doucement, la tradition nous enseigne que tout ce qui existe dans la création possède une étincelle divine. Mais pour ce qui est de la saucisse de Francfort, c’est une question très particulière… »

Il marqua une pause, posant son index contre sa tempe en signe d’intense réflexion.

— « Si tu la laisses dans son emballage, elle n’a pas d’âme. Si tu la fais bouillir dans l’eau, elle reste un simple repas. Mais si tu la partages chaleureusement avec un voisin qui a faim, alors cette saucisse devient le support d’une mitzva — une bonne action. Et à cet instant précis, elle acquiert la plus belle des âmes : celle de la générosité. »

Je souris, éclairé par la sagesse de cette réponse. Mais alors que je m’apprêtais à repartir, le rabbin l’interpella d’un air taquin :

  • Mais avant de chercher à savoir si les saucisses ont une âme, encore faudrait-il savoir si elles sont casher ! »

Surpris, je lui répondis : « Et si elles ne le sont pas ? »

Le rabbin haussa les épaules et conclut : « Alors, mon fils, leur âme est le cadet de mes soucis ! »

J’ai toujours été éclectique. Je m’étais informé auprès d’un curé et d’un rabbin, ma quête serait incomplète si je ne contactais pas un iman.

C’est donc accompagné de Momo un ami épicier que je me rendis à la mosquée de mon quartier.

L’iman nous reçut avec courtoisie.

C’est empreint d’une grande inquiétude que je lui posais la question :

 

— « Ô Sheikh, dites-moi… les saucisses de Francfort ont-elles une âme ? »

L’imam s’arrêta, ajusta son vêtement et me regarda avec une bienveillante curiosité. Il caressa sa barbe, esquissa un doux sourire, puis répondit d’une voix calme :

— « Mon frère, le Coran nous enseigne que le monde des âmes est un mystère qui appartient au Créateur seul. Mais concernant la saucisse de Francfort, la réponse dépend surtout de ce qu’elle contient… »

Je fronçais les sourcils, intrigué. L’imam poursuivit :

— « Si cette saucisse est préparée dans le respect des règles, avec de la viande pure, et que tu la mets dans ton assiette uniquement pour te nourrir sans réfléchir, elle n’est qu’un aliment ordinaire. Mais si tu la cuisines pour accueillir un voyageur fatigué, célébrer un moment de joie en famille ou l’offrir à quelqu’un dans le besoin, alors cet aliment devient une bénédiction (barakah). Ce n’est pas la saucisse qui possède une âme, c’est l’intention avec laquelle tu la partages qui lui donne une valeur spirituelle. »

J’étais impressionné par la profondeur de la réponse. L’imam posa alors une main fraternelle sur mon épaule et ajouta avec un clin d’œil :

— « Mais prends garde, mon frère ! Assure-toi surtout qu’elle soit bien Halal… car si elle contient du porc, la seule chose qu’elle élèvera vers le ciel, c’est ton repentir ! »

Toutes les explications que j’avais reçues des représentants des trois religions m’avaient élevé culturellement, mais n’avaient pas répondu à la question qui me taraudait : les saucisses de Francfort ont elles une âme ?

Une inspiration jaillit dans me cerveau. Qui fabrique les saucisses de Francfort ? Les charcutiers bien sûr ! C’est donc à eux que j’aurais dû   d’abord poser la question…

Je rendis donc à la charcuterie à laquelle j’avais acheté mes saucisses.

Je passais la tête au-dessus des étalages de terrines et de saucissons, puis posais ma question bien étrange :

— « Dites-moi, patron… est-ce que les saucisses de Francfort ont une âme ? »

Le charcutier s’arrêta net, le couteau suspendu au-dessus d’un jambon à l’os. Il ajusta son tablier, essuya ses mains sur un torchon et me dévisagea avec un mélange d’amusement et de malice dans le regard.

— « Ah ça, mon ami, c’est une question bien poétique pour un mardi matin ! » rigola-t-il d’une voix de rocaille.

Il s’approcha, posa ses deux gros bras sur le comptoir réfrigéré et reprit en baissant légèrement la voix, comme pour révéler un secret de métier :

— « Écoutez… si vous demandez à la science, une saucisse, c’est de la viande hachée, du sel, des épices et un embossage dans un boyau naturel. Rien de très spirituel là-dedans ! Mais si vous me demandez à moi, le maître des lieux, je vous dirai que ça dépend de la cuisson. »

Je fronçais les sourcils, intrigué. Le charcutier poursuivit en faisant de grands gestes :

— « Si vous la jetez dans l’eau bouillante et que vous la faites éclater comme un sauvage, son âme s’échappe et il ne vous reste qu’un bout de viande fade ! En revanche, si vous la plongez doucement dans une eau frémissante pendant dix minutes, qu’elle ressort bien ferme, bien juteuse, avec ce petit claquant sous la dent quand vous la croquez dans du pain brioché avec une bonne moutarde… alors là, oui ! Elle a une âme, et je peux vous assurer qu’elle touche droit à la vôtre ! »

J’avais la réponse à ma question…