Victor Dubois menait une vie simple, épanouie. Il était comptable, amateur de jazz et marié à une femme formidable, Éloïse. Du moins, jusqu’à ce que le mot entre dans sa vie.
Tout a commencé un matin, par une conversation anodine avec son collègue, Marc. Marc, parlant de la difficulté de son régime, avait prononcé le mot maudit, le mot qui allait devenir la source de l’enfer de Victor : « Concombre ».
Dès que la syllabe finale résonna, Victor fut frappé d’une secousse violente. Une vague de chaleur monta de sa poitrine et ses mains se mirent à trembler de façon incontrôlable. Éloïse, présente ce jour-là, l’avait ramené en catastrophe. En une heure, son visage, son cou et ses bras s’étaient couverts d’une éruption cutanée écarlate, de gros boutons douloureux qui semblaient pulser avec son pouls.
Après d’innombrables consultations, aucun médecin n’avait pu poser un diagnostic. Allergologues, neurologues, psychiatres — tous étaient perplexes. Les tests ne révélaient rien. La seule certitude était la cause déclic : le mot « Concombre ».
Chez lui, Victor vivait dans un sanctuaire lexical. Éloïse, sa forteresse, avait dressé une liste d’équivalents : « la longue chose verte », « le légume d’eau », « la salade de jardin ». Elle avait averti sa famille, ses amis proches et les collègues de Victor, leur demandant de jurer sur le silence.
Pendant un temps, le système fonctionna. Le mot devint un tabou, une anomalie linguistique qu’il fallait contourner. Victor retrouva une illusion de paix. Il pouvait retourner au travail, dîner chez des amis, tant que la conversation restait loin des potagers et des crudités.
Mais le monde n’est pas un salon silencieux. Le danger était partout, dans chaque conversation non contrôlée, chaque média.
Un après-midi, Victor faisait ses courses. Au rayon frais, une vieille dame, désignant un étal, se plaignit à sa fille : « Ma chérie, n’oublie pas le… »
Victor se figea. Il retint son souffle, les yeux suppliants, les mains serrées, prêt à s’enfuir. La fille répondit : « Ah, tu veux dire la longue chose verte ? » Ouf.
Deux semaines plus tard, le destin frappa sans pitié.
Victor participait à un dîner d’entreprise, une nécessité professionnelle. Au centre d’une discussion animée sur les cocktails d’été, un jeune stagiaire, voulant se montrer spirituel, s’exclama à propos d’une boisson rafraîchissante :
« J’adore ça, mais vous savez ce qui serait parfait pour la décoration ? Une petite tranche de… »
Le mot sortit. Complet, sonore, et lourd de conséquences : « Concombre. »
La réaction fut immédiate, publique et terrifiante.
Victor poussa un cri involontaire, un son étouffé, tandis que des spasmes incontrôlables secouaient tout son corps. Ses mains se jetèrent sur la nappe, faisant basculer un verre. Il bascula de sa chaise, le corps en proie à une transe tremblante.
Les boutons apparurent presque instantanément. Sous le choc de ses collègues, des pustules énormes et rougeâtres commençaient à gonfler sur sa peau. C’était comme si l’air autour de lui le brûlait.
Éloïse, qui était à ses côtés, se précipita. Elle le retint fermement, chuchotant des mots doux, mais la destruction était déjà en marche. Pendant près d’une heure, Victor trembla, suant et hurlant intérieurement de la douleur de l’éruption.
Le lendemain, la honte était aussi douloureuse que sa peau en feu. L’incident était devenu une légende urbaine dans son bureau. La pitié, la curiosité et la peur étaient gravées sur les visages de ceux qu’il croisait.
Victor savait que sa vie était devenue une prison. Il ne pouvait plus faire confiance à la langue humaine. Chaque conversation était une mine, chaque radio, chaque télévision, une menace latente.
Le mot « Concombre » était devenu son bourreau, une simple combinaison de sons qui avait le pouvoir de transformer son corps en champ de bataille et son existence en un enfer de tremblements et de cicatrices. Il ne lui restait plus qu’à se retirer du monde, à se taire, et à écouter le silence.


Quelle imagination, Loki !
Je n’ose dire ce que m’inspire cette évocation d’un concombre associée au joli prénom d’Éloïse.
Victor aurait-il eu peur de se réincarner en ce pauvre Abélard !?!
Ceci dit, je trouve la fin un peu abrupte, j’aurais aimé en savoir bien davantage…