Bernard venait de recevoir son 412e mail de refus.

Bernard venait de franchir l’âge canonique de 45 ans. Sa DRH lui avait expliqué que l’entreprise dans laquelle il travaillait se restructurait. Grâce aux bienfaits de l’intelligence artificielle, un certain nombre de postes devenait inutile. Bien sûr sa compétence n’était pas mise en cause, mais il fallait s’adapter aux nouveaux apports de la technologie. Une majorité de cadres comme lui allait être licenciée, elle en était désolée, mais les actionnaires l’exigeaient. Bien entendu et il pouvait rester dans l’entreprise s’il acceptait un poste de technicien de surface ou de security officer.

Bernard avait appris par la suite que sa DRH avait été licenciée, l’intelligence artificielle la remplaçant plus efficacement avec en plus comme avantage de travailler 24 h sur 24 et de n’avoir aucun sentiment.

 

 

Bernard ferma son ordinateur portable avec la délicatesse d’un catcheur fatigué. Il regarda par la fenêtre de son salon. Dehors, il pleuvait. Au loin, dans un champ boueux, une silhouette solitaire se tenait debout, stoïque, les bras en croix. Un vieil épouvantail.

C’est là que Bernard eut le déclic. Le “Shift de Mindset” comme on dit sur LinkedIn. (Changement de mentalité)

L’épouvantail n’avait pas de compte rendu à faire pour lundi matin. L’épouvantail n’avait pas besoin d’être une “force de proposition”. L’épouvantail n’avait pas à justifier un trou de six mois dans son CV (c’était probablement la période où il était stocké dans la grange).

— C’est décidé, dit Bernard à son ficus. Je me lance dans l’agritech passive.

Bernard enfila sa plus vieille chemise à carreaux et un pantalon en velours côtelé qu’il gardait pour “les dimanches de dépression”. Il se bourra les poches de paille volée dans la décoration d’Halloween des voisins.

Il marcha jusqu’au champ du père Gégé, un agriculteur local réputé pour son maïs et son manque total de patience. Bernard repéra un piquet libre au milieu des épis.

Il s’y installa. Il leva les bras. Il attendit.

Tandis qu’il méditait au milieu du champ, il réfléchissait aux avantages du poste qu’il s’était lui-même attribué :

  • Open Space immense : 4 hectares, vue panoramique à 360°.
  • Télétravail : Impossible, mais la connexion avec la nature est excellente (4G inexistante).
  • Tenue décontractée exigée : Plus vous avez l’air négligé, plus vous êtes performant.
  • Objectifs clairs : Si un oiseau approche, faire peur. S’il n’y a pas d’oiseau, attendre.

En souriant au milieu du maïs il pensa ici l’onboarding se fait tout naturellement. Ce jeu de mots involontaire l’amusa.

Le processus, dont les recruteurs lui parlaient, qui permet à l’entreprise d’intégrer un nouveau salarié à son environnement de travail n’exigeait aucune contrainte. Pas de courses effrénées à la performance, ici le seul impératif est l’immobilité !

Au bout de vingt minutes, un corbeau, que nous appellerons “Le Manager”, se posa sur l’épaule de Bernard. Le corbeau croassa, un bruit désagréable qui rappelait étrangement la voix de l’ancienne DRH de Bernard.

Bernard, prenant son rôle très au sérieux, ne bougea pas d’un millimètre. Mais intérieurement, il hurla : “Je suis indisponible ! En réunion stratégique avec le vent !” Puis, dans un élan de professionnalisme, il lâcha un “BOUH !” soudain et guttural.

Le corbeau, terrorisé par cette “rupture disruptive”, s’envola en laissant tomber une noix. Bernard sourit. Taux d’efficacité : 100 %. Il n’avait jamais été aussi efficace de sa vie.

Vers 17h00, le père Gégé arriva avec son tracteur. Il s’arrêta net en voyant ce nouvel employé qu’il n’avait jamais déclaré à l’URSSAF. Il s’approcha, la fourche à la main. Bernard, transi de froid, mais engagé dans sa mission, garda la pose.

— Bah ça alors… marmonna le fermier en toisant Bernard. Je n’ai jamais vu un épouvantail aussi réaliste. On dirait mon beau-frère après deux pastis.

Bernard hésita. Devait-il briser la glace ? Faire un pitch ? Il opta pour la vérité. — Bonjour Gégé. Je suis en période d’essai. Je ne demande pas de ticket resto, juste le droit de rester ici loin de Pôle Emploi.

Le fermier se gratta la tête, regarda les corbeaux qui volaient désormais très loin du champ par peur du “fou en velours”, et haussa les épaules. — Si tu me gardes les étourneaux à distance, je te file un sac de patates par semaine et je te laisse l’ancien chapeau de paille de mon grand-père. C’est du brut.

— D’accord, répondit Bernard.

Conclusion

Aujourd’hui, Bernard est le Senior Executive Bird Manager de la région. Il est heureux. Il a enfin trouvé un poste où être “planté là à rien faire” est non seulement accepté, mais encouragé.

Il a même mis à jour son profil professionnel :

Bernard D. Expert en Sécurité périmétrique agricole & Gestionnaire de Flux aviaires. “Je suis, littéralement, une pointure dans mon champ.”