Dracula existait bel et bien. Contrairement à ce qu’en disaient les mythes, il avait survécu. Le temps l’avait éloigné d’Europe de l’Est. Il marchait à présent, en cette année 2025, dans les rues froides d’une ville française. Vêtu d’un manteau sale et rapiécé, toujours immortel, toujours assoiffé. En recherche d’une nouvelle proie après des décennies de silence. Toujours assoiffé. Toujours damné. Sa première victime fut une prostituée dans la rue, une femme blonde, innocente. D’autres victimes suivirent les soirs suivants.
Damien était détective privé. Pour lui, cela commença lorsque le commissaire Chevalier lui demanda d’enquêter sur une série de meurtres particulièrement horribles et étranges. Dans des ruelles sombres, aux premières lueurs du jour, l’on avait retrouvé des victimes à la gorge perforée, et surtout, vidées de leur sang. La police avait été impuissante à résoudre l’affaire. Aucun présumé coupable arrêté. Intrigué, Damien accepta de travailler sur ces crimes sordides.
Mais Damien eut à peine de commencer ses recherches que l’on apprit que les seize victimes, formellement déclarées mortes par les médecins, avaient quitté leur morgue…
Dans une ruelle sombre, seize nouveaux vampires se prosternèrent devant leur maître.
D’autres vampires furent ensuite créés par Dracula. Le commissaire Chevalier était débordé. Les buveurs de sang étaient signalés dans un nombre croissant de quartiers dans la ville. Des escouades de policiers y furent envoyées en ronde de nuit. Aucun d’eux ne revint. Un chaos sinistre semblait s’installer dans la ville.
Mais Damien n’était pas un détective comme les autres. Féru de connaissances occultes autant que de faits divers. Lui qui croyait aux vampires, il avait deviné la nature de ces agressions. Il analysa les différentes zones des meurtres. Puis il se mit en chemin… Il épia les vampires. Certaines nuits, il sut les suivre de loin, les observer, afin de les comprendre. Il aperçut Dracula. Il comprit qui il était. Enfin, il contacta le commissaire pour lui donner la liste des endroits où les monstres se reposaient le jour.
L’armée de Dracula fut ainsi annihilée. Tous les vampires tués pendant leur sommeil, transpercés au cœur par un pieu, par les policiers survivants et par des proches des victimes, ce père, cette mère, ce frère, cette sœur, désireux et désireuses de voir leurs bien-aimés reposer en paix.
Lorsque tomba la nuit, tous les vampires avaient été rendus à la mort. Tous sauf leur maître, cette ultime identité du Diable, introuvable.
Le soir suivant, en rentrant chez lui, Damien se figea d’effroi. Dracula était dans son salon.
- Je t’attendais, Damien. Toi qui as détruit mon armée. Oui, je t’ai laissé faire. Les siècles m’ont doté d’un certain regard sur mes ennemis, ainsi que d’une subtilité nouvelle. J’enfante à coups de dents une nouvelle famille. Ensuite j’observe les êtres humains capables de détruire cette nouvelle famille. Tu as su nous observer sans te faire prendre. Tu as repéré les cachettes de mes vampires, eux, mes instruments, mes enfants esclaves. Tu as provoqué leur mort. Tu aurais un don certain à mes côtés. Je te pose la question à présent, Dis-moi Damien, pourquoi ne voudrais-tu pas toi aussi être un vampire ?
Damien ne peut répondre, paralysé par la peur, fasciné, bouleversé par la proposition du vampire.
- Je peux ressentir ce qui émane de ton âme. La tentation. Un secret d’ombre que tu gardes en toi depuis toujours. Tu sais que je ne propose pas cela à la légère. Retrouve-moi dans trois jours à minuit sur le Pont Noir. Tu me donneras ta réponse.
Et Dracula s’en alla, transformé en chauve-souris et partant par la fenêtre, laissant Damien seul.
Les trois jours passèrent dans un silence profond pour le détective. Il apprit la mort du commissaire Chevalier, décapité durant son sommeil, ainsi que l’assassinat de plusieurs personnes dans la ville, tués de la même façon. Aucune trace de morsure. Le détective comprit que Dracula ne cherchait pas à se reconstituer de suite une armada de monstres. Il se vengeait simplement de tous ceux qui avaient enfoncé un pieu dans le cœur de chacun de ses vampires. Pour l’instant, seul Damien avait la vie sauve. Épargné. Choisi. Tenté…
Minuit arriva. Damien rejoignit Dracula sur le Pont Noir. Il lui fit croire à son acceptation, à son adoration de l’ombre et du mal. Et ce faisant, il se laissa approcher de près par le vampire. Dracula le mordit férocement à la gorge… et Damien en profita pour sortir de son grand manteau ce petit pieu qu’il avait confectionné la veille, et pour le frapper au cœur.
Ainsi, il tua Dracula. Cette nuit sur le Pont Noir, après une autre vagues de meurtres, l’un des vampires les plus puissants fut enfin vaincu. Dans un horrible cri, son corps fut soulevé par un vent brutal, et s’enflamma et se consuma en quelques secondes, aussitôt réduit en fumée et en cendre tombant dans le fleuve.
Le détective chancela, tomba à terre. Se relevant, il sentit la douleur de la morsure s’éloigner, remplacée par une autre sensation de ténèbres poches. La métamorphose avait commencé. Il rentra chez lui péniblement.
Les jours et les nuits suivantes confirmèrent ses premières sensations. Damien avait tué Dracula. Mais il était à présent un vampire. Condamné à la soif de sang.
Aux alentours de Noël, Damien le vampire finit par craquer. Il rappela Aude, son ex-campagne, entama une discussion avec elle, tout en se mentant à lui-même, en se disant qu’il faisait cela pour lui demander de l’aide, que c’était peut-être une solution. Il lui donna rendez-vous. Lorsqu’elle le rejoignit à son appartement, elle devint sa première victime. Il ne trouva que la force de l’achever d’un coup de pieu dans le cœur, afin d’empêcher sa résurrection en vampire.
Dès lors, sa condition de vampire lui apparut comme impossible à contrer. La soif extrême, permanente. L’envie de sang. Cette pulsion, cette drogue, cette obsession – comment la combattre, sans répit, chaque nuit ? Ne plus vouloir qu’une chose. Enfoncer ses dents pointues dans la gorge de quelqu’un. Aspirer le sang. Se laisser entraîner par l’élan de la succion, vider cette gorge, cette veine. C’est ainsi que Damien le vampire se mit à arpenter les rues de la ville, le soir… Il fit rapidement de nouvelles victimes, des sans abris, des prostituées… en prenant soin toutefois d’empêcher toute métamorphose.
Impossible de ne pas succomber. Je ne peux pas m’en empêcher. Ma raison ne me revient qu’après avoir cédé, à chaque fois. Je jure d’arrêter, et je recommence. J’ai juste la volonté de les achever d’un coup de pieu.
J’ai tué Dracula. Le mal incarné. Il y avait un prix à payer à ce meurtre. Cette soif. Cette noirceur en moi. Quand le Diable meurt, celui qui l’a tué devient le Diable…
Un soir il y parvint néanmoins.
Un soir il y parvint. Par volonté autant que par chance, peut-être en se rappelant quelques doux souvenirs de sa vie d’avant. Damien le vampire retourna le pieu contre lui sur le Pont Noir. Il se poignarda au cœur et se laissa aller au trépas. Et ainsi fut achevé dans cette ville obscure le règne des buveurs de sang.
Reposons-nous… en paix.

Une belle écriture pour cette histoire de vampire, dont j’avais un peu anticipé le déroulement mais pas la fin “heureuse” mais également triste avec le sacrifice de Damien qu’on devrait, au moins, citer à l’Ordre de la Nation ! Tiens, cela pourrait être une suite à cette histoire de vampire ?
Merci Vico !
Un petit truc qui m’a gêné : “… Damien eut à peine de commencer ses recherches” –> eut à peine commencé ?
Un conte pour adultes plein de rebondissements que j’ai lu avec plaisir d’autant que je ne suis pas un spécialiste en vampirologie !
Bien entendu, je connaissais Dracula et sa légende en Transylvanie. Mais apprendre qu’il a migré en France, me laisse à réfléchir. J’ai souvent donné mon sang, mais je trouverais désagréable de le donner à un vampire.
Le seul vampire que je connais en France, c’est mon percepteur qui me saigne sans arrêt. Je ne l’ai jamais rencontré et pourtant je l’imagine avec de grandes dents et il réussit, le prodige, de me les planter à distance.
Heureusement, grâce à cette nouvelle, j’apprends qu’il existe une parade à l’attaque d’un vampire : un pieu !
Aussi, je vais de ce pas en déterrer un dans le square d’à côté…
Bonjour, merci pour vos commentaires !
Je pourrais peut-être vous procurer quelques pieux si besoin…
Et oui, désolé pour l’oubli du mot : ” Damien eut à peine LE TEMPS…”.
Ce qui pourrait être le titre de la nouvelle, à bien y réfléchir…
Bonnes fêtes de fin d’année à vous.