Comme le malheur, la nuit et l’orage arrivèrent sans prévenir, traînant la pluie dans leur sillage.
Assis sur le porche du Grenier de la Faim, bras croisés, muscles tendus pour m’empêcher de trembler, je maudissais l’automne et ses foutues sautes d’humeur.
Le vent, froid comme une lame, trouvait la moindre ouverture dans mon manteau pour s’y faufiler. L’enfoiré. S’unissant à la pluie, sa vieille complice, il déjouait même l’auvent d’un angle improbable, s’acharnant à me postillonner au visage. Quand le tonnerre grondait, j’avais l’impression que la vie m’engueulait.
Inspirant profondément, je me frottais les mains, autant pour les réchauffer que pour garder contenance. Pourtant, malgré la fraîcheur nocturne, mes paumes étaient moites et une sueur glacée me collait aux aisselles. Sous mon masque de marbre, prisonnier de mon esprit, l’angoisse et les remords se déchaînaient. Ce soir, je saurais si mon plan avait fonctionné… ou si nos vies seraient brutalement écourtées.
Même si je ne croyais en presque rien, l’idée de prier me traversa l’esprit. Ce fut une idée soudaine, inconsciente, réconfortante même, mais vite dissipée au moment de choisir à qui m’adresser – voire à combien. Instinctivement, mes pensées se dirigèrent vers une personne partie trop tôt. En me regardant, maman était-elle fière de sa progéniture… ou ne pouvait-elle pas encore, même de là-haut, s’empêcher de voir en moi mon salaud de père ? On dit que le temps arrange les choses, mais dans ce cas-ci, l’horloge ne tournait plus.
De garde depuis midi, avec pour seule compagnie mes pensées noires, me morfondre était devenu mon unique divertissement. Je me demandais s’il existait, de tous les métiers, un travail moins gratifiant que celui de glandeur professionnel. Mais après tout, chaque gars de la bande avait son boulot à faire, son rôle à jouer. Et en tant que petit nouveau, j’aurais pu tomber sur bien pire.
J’aurais dû tomber sur bien pire.
Parfois, c’était en me comparant que je me consolais. Juste en face de l’entrepôt, le même mendiant restait avachi, dans l’ombre même le jour. Couché de façon étrange, le dos tordu, rien que le regarder donnait des courbatures. Tout le monde l’appelait le Grêlé. Le visage marqué de plusieurs cicatrices, le vieil homme avait les yeux laiteux, fixant le vide la majeure partie du temps. Et mis à part quelques grognements, personne ne l’avait jamais entendu parler. Même si je ne pouvais m’empêcher d’avoir de la pitié, une partie de moi – je n’en suis pas fier – était dégoûtée.
Pour me remonter le moral, en théorie, les frères Legrand devaient me relayer d’ici une demi-heure, apportant les nouvelles tant attendues. En pratique, on savait tous que ces bâtards n’étaient jamais à l’heure. Même si j’attendais leur arrivée avec impatience, j’avais aussi une certaine appréhension. En cas d’échec, après tout ce temps passé à leur vendre un plan sans faille, ce ne serait pas l’envie de me pendre par les couilles qui leur manquerait. Et merde… allaient-ils seulement se pointer si les nouvelles étaient mauvaises ?
C’est alors que des voix et quelques cris s’élevèrent, m’arrachant à mes pensées. Hébété, puis alarmé, je me dirigeai vers le bruit.
Tout près de l’entrepôt, une vingtaine de personnes s’étaient attroupées devant la taverne Le Dernier Repos. Au centre de l’attention, je reconnus immédiatement Vio. Un pan de mur. Une armoire à glace. Difficile à manquer. Derrière lui, toujours dans son ombre, Pic et Romeo le suivaient comme deux chiens de poche… avec des dents bien acérées.
Quelques filles les accompagnaient aussi, terminant le cortège. L’une d’elles, Sara, travaillait pour Vio depuis toujours. Du moins, du plus loin que je me souvenais. Il avait vite vu en elle un produit qui rapporterait gros, et longtemps.
Nous avions sensiblement le même âge, mais pour une fille de dix-sept ou dix-huit ans, elle était loin de respirer la santé. Ses cheveux longs, châtains et ébouriffés, cachaient une partie de son visage, mais pas suffisamment pour dissimuler l’ecchymose sur sa pommette droite. Le plus troublant, c’était sa façon de boiter, qui semblait empirer à chaque fois que je la croisais. Il n’y a pas à dire, ses patrons prenaient bien soin d’elle.
Pourtant, elle n’avait pas un visage qui implorait l’aide ou la pitié, car toute espérance était sûrement un rêve depuis longtemps éteint. Elle dégageait une tristesse presque sereine, engourdie, comme si peu importe la merde qu’elle se mangerait, elle n’aurait simplement pas le choix. Mais sous cette carapace poreuse qu’elle s’était construite, son innocence détonait d’autant plus. À mes yeux, elle restait une petite fleur. À peine éclose et jamais épanouie, ses pétales se fanaient déjà, peu à peu, piétinées par des hommes sans âme.
Comme souvent, nos regards se croisèrent et un mince sourire apparut sur ses lèvres. Mal à l’aise, je détournai les yeux.
J’avais toujours eu du mal avec les filles qui exerçaient ce métier. Avec ma manie d’observer les gens, comment savoir si mes regards étaient pris pour des avances ?
Vio était le type que vous ne vouliez pas croiser. Sans faire partie des Sept Lames, il faisait leur sale besogne, se croyant roi du quartier. Ce gars avait un ego gigantesque, doublé d’un talent inné pour la violence. Et en ce moment, c’était Finn qui en payait les frais.
Organisé, minutieux et aussi doué avec les chiffres qu’avec les langues, c’était Finn qui tenait les comptes pour Vio. Durant la journée, à l’aide d’un tampon portant le sceau des Sept-Lames, il taxait les marchands devant la Porte Nord.
— T’essaies de me voler, petite merde, TOI ? beugla Vio.
— Qu… quoi ? N… non, Vio, qu’est-ce que… tenta de bégayer Finn.
Vio ne le laissa même pas finir sa phrase. Sans avertissement, il lui écrasa son poing en pleine gueule. Finn tituba, propulsé en arrière. Aussitôt, Vio enchaîna d’un crochet gauche qui l’atteignit au menton. Presque au ralenti, Finn s’effondra au sol, droit et rigide, tel un arbre fraîchement abattu.
Recroquevillé en position fœtale, Finn tentait désespérément de protéger sa tête. Mais d’un coup de pied particulièrement violent, Vio le cueillit au ventre, là où il était le plus vulnérable. Des murmures de pitié s’élevèrent autour, certains provenant même de l’entourage de Vio.
Se tortillant sur le sol, comme s’il luttait pour sa vie, Finn essayait péniblement de reprendre son souffle.
— J’te l’avais dit, Finn : avec moi, t’as pas l’droit à l’erreur, lança Vio, nonchalamment.
— Vio, je… je te le jure, je n’ai pas signé les reçus. Quelqu’un essaie de nous rouler.
— T’sais quoi, j’te crois, Finn, t’es trop lâche pour faire un truc pareil. Sauf que moi, j’ai cinq reçus signés… et pas l’argent qui va avec.
Comme je m’y attendais, Vio se remit à le frapper. Finn le suppliait d’arrêter, se débattant avec le peu de forces qui lui restaient. Parmi la douzaine de spectateurs qui examinaient la scène, sans compter ceux qui accompagnaient Vio, personne ne leva le petit doigt. Sans grande surprise.
Le problème, c’est que tout ça était entièrement de ma faute… mais le plan avait fonctionné à merveille. Du moins, la partie où le blâme avait été rejeté sur quelqu’un d’autre. J’aurais préféré ne pas impliquer Finn, mais lui aussi avait fait ses choix.
Pourtant, J’avais l’impression d’être celui qui le frappait. Coup après coup, Finn faiblissait, se débattant de moins en moins. Écœuré, honteux, je me retournai, incapable d’en voir davantage.
Continue ton chemin, Sam, n’attire pas l’attention.
Parfois, j’aimais croire que j’agissais de mon plein gré. D’autres fois, j’avais l’impression d’être une feuille d’automne emportée par le vent, une simple goutte d’eau dans le courant.
Continue ton chemin, Sam…
D’un autre côté, qui s’imaginerait que le coupable serait le premier crétin à s’en mêler. C’était risqué, mais peut-être que si j’intervenais, Finn s’en sortirait.
Emporté par le vent, le courant et plus de peur que de courage, je marchai vers Vio. Mes genoux paraissaient moins stables à chaque pas, comme si mon corps préférait m’humilier devant tout le monde plutôt que de défier Vio. Mais d’une voix bien moins confiante que je ne l’aurais voulu, je me lançai.
— Vio, j’crois qu’il en a eu assez.
Vio se retourna avec une lenteur qui me fit déglutir, plus offusqué que si je venais de l’interrompre en train de chier.
— Si c’est pas le petit Sam, la tache de merde. T’as perdu ton chemin, gamin ? Ou t’as envie de te joindre à la fête ?
Vio avait la langue acérée comme une lame. Moi, j’avais la répartie qui avait tendance à rester coincée dans le fourreau. Si seulement j’avais eu deux jours pour formuler une réplique.
— Je… Je crois qu’il en a eu assez, Vio, répétai-je, ma voix encore moins convaincante que la première fois. Il ne pourra jamais te rembourser si tu le tues.
Vio fit quelques pas vers moi, s’approchant beaucoup trop près à mon goût.
— Assez ? Tu crois ? répondit-il en émettant un petit rire sec. Et qui t’a demandé ton avis, tache de merde ?
— Vio, c’est pas mes affaires mais…
J’aurais dû m’y attendre. Répétant une recette qu’il appréciait, je ne pus finir ma phrase. D’une main ouverte, il me poussa violemment au niveau de la gorge, aussi vif qu’une vipère. La surprise et la force me firent basculer sur le dos, pied par-dessus tête. Entre le mal de chien qui émanait de mon cou, ma perte de vision et mon incapacité à respirer, je crus un instant que c’en était fait pour moi. Mais peu à peu, la gueule atroce de Vio apparut tandis que l’air rejoignait mes poumons.
Avec un sourire narquois, l’enfoiré me dominait de toute sa hauteur, ses yeux assassins plantés dans les miens. Vio était sur le point de prononcer une répartie des plus menaçantes — j’imagine — quand une voix douce et calme interrompit son élan.
— On devrait y aller, Vio… si on ne veut pas être en retard, dit Sara, juste assez fort pour être entendu.
Comme si de rien n’était, Vio se retourna et fit un signe de tête à Romeo. Celui-ci s’approcha d’elle comme un enfant qui reçoit un cadeau. Ses yeux, habituellement vides, s’illuminèrent tandis qu’un sourire des plus crétins se dessinait sur son visage. Arrivé devant elle, il prit un instant pour savourer le moment. Puis, d’un geste vif, calculé, il la gifla du revers de la main. Seul un claquement sec résonna, suivi d’un silence de mort. Jusqu’à ce que des voix agaçantes le déchirent.
Deux abrutis qui chantaient.
Les putains de Legrand… jamais à l’heure, mais toujours à temps.
— On a toujours su que t’aimais ça, patauger dans la boue, mon p’tit Sam, lança Alex, désinvolte.
— Ben oui, c’est pour ça que tu pues autant qu’un porc, ajouta Axel, me regardant comme s’il venait juste de me saluer.
Vio émit un grognement, puis jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, vers Pic et Roméo. Il reporta ensuite son attention sur les frères Legrand, qui n’avaient même pas l’air de le remarquer. Semblant hésiter, il finit par se retourner.
— J’suis mieux d’avoir mon argent demain, Finn. Sinon, t’es un homme mort, lâcha Vio en s’en allant.
Alex me donna la main pour m’aider à me relever, tandis qu’Axel commençait déjà à m’enguirlander.
— Putain, Sam, à quoi tu penses ? J’peux pas croire que ton plan de merde ait fonctionné, mais que tu te jettes directement dans la gueule du loup après… alors là, t’es le roi des cons.
— Il a raison, Sam. Et tout ça pour quoi ? Jouer les héros ? Sauver l’autre abruti ? renchérit Alex.
— Je ne l’ai pas fait pour lui… Calmez-vous, les gars. Vio ne se doute de rien. Au contraire, la dernière chose dont j’ai eu l’air, c’est d’un voleur, dis-je, avec plus d’assurance que je ne l’aurais cru.
— T’as peut-être raison… ce qui ferait de toi l’imbécile le moins con que je connaisse, lâcha Axel.
— J’vous l’avais dit, les gars, rien n’est trop simple pour des imbéciles. Ne croyez pas que j’ai oublié que vous me devez chacun une pinte…
C’est alors qu’une main m’agrippa le bras droit, par-derrière. On aurait dit des serres. La force m’arrêta net. La douleur m’obligea à me retourner.
Le Grêlé…
Ses yeux aveugles rivés dans les miens, il resserra sa poigne. D’une voix profonde, gutturale, les mots sortirent comme du vomi.
— Le quart du père, le reste à la mer. Regarder n’est pas voir, ou croire, savoir…
Tirant de toutes mes forces, je libérai mon bras.
Mon cœur battait à tout rompre. Mais le Grêlé se tenait là, me fixant, impassible.
Finn
Après un détour chez l’apothicaire, Finn arriva chez lui, plus en boitant qu’en marchant. Sur le pas de la porte, il prit un instant pour se ressaisir, vacillant légèrement. La tête baissée, il se contenta de soupirer. Puis, il tourna la clef dans la serrure et ouvrit la porte.
— Finn ? demanda sa mère, la maison noyée dans la nuit.
— Oui, maman. C’est moi…
— Mais où étais‑tu ? dit-elle, plus apeurée que fâchée.
— Désolé, maman… j’ai été retardé chez l’apothicaire, répondit-il. Mais tiens, j’ai trouvé du Souffle-de-Lune.
— Peux-tu allumer une bougie, Finn ? Dieu sait que j’ai horreur d’être dans le noir, lâcha-t-elle, comme si elle n’avait pas entendu sa dernière phrase.
Finn se dirigea vers le salon, espérant que son visage paraisse moins abîmé que son esprit. Il se limita à une seule bougie, qui éclairait surtout son dos.
Avec un sourire forcé, Finn montra la plante à sa mère, assise sur un fauteuil.
Dans la pénombre, ces feuilles irradiaient une lueur douce.
— Finn… Le Souffle-de-Lune coûte bien trop cher, ne gaspille pas ton argent…
— Je ne gaspille rien, maman. Le Souffle-de-Lune fait disparaître toutes tes douleurs. Tu as presque réussi à marcher, la dernière fois, lâcha-t-il. Oui, ça coûte cher, mais si j’arrive à en trouver de grosses quantités, peut-être que tout pourrait redevenir comme…
— Que t’est-il arrivé au visage, Finn ? l’interrompit sa mère.
— Je…
Son excuse bidon mourut sur ses lèvres. Le silence en disait déjà assez.
— Je… je dois monter dans ma chambre chercher quelque chose, dit-il, pour changer de sujet. Je ne serai pas long, après je te préparerai un thé.
Finn se retourna aussitôt et monta les escaliers, coupant toute trace de conversation.
Arrivé dans sa chambre, il se dirigea directement vers sa table de nuit et ouvrit le tiroir. Une boule inconfortable vint s’installer dans son ventre. Le bruit ambiant s’effaça, laissant place à son cœur qui battait dans ces tempes.
L’un des deux tampons avec le sceau des Sept-Lames, que Finn utilisait pour taxer les marchands, n’y était plus.

Bienvenue Jc Snow avec ton texte tu renoues la tradition des romans en plusieurs épisodes du 19 e siècle publiés dans les journaux !
Comme à cette époque je vais être obligé d’attendre angoissé la suite de ton texte (car je pense que tu le sais il est demandé aux auteurs d’attendre au moins une semaine pour publer une deuxième texte afin de ne pas saturer le site )
Bravo pour ta publication !
Bienvenue Jonathan. Voilà un début de roman fort prometteur. De l’imagination, du rythme et de l’action : tous les ingrédients sont réunis pour permettre au lecteur de plonger dans ton histoire. Vivement la suite. Merci.
Ton récit m’a captivé. Je me suis senti comme un témoin de cette scène que tu as su rendre vivante par des descriptions percutantes (c’est le mot) et un vocabulaire choisi.
Bienvenu sur le site JC Snow et au plaisir de lire la suite.