Une histoire de chaises – à rester assis
Les deux diacres se tenaient là, debout dans la nef de la cathédrale qui venait d’être restaurée. Une nef absolument vide, sans encore aucun prie-Dieu, sans même une chaise pour accueillir le postérieur des bigotes.
Les chaises, elles n’avaient pas encore été commandées et tous les deux étaient chargés d’étudier la question par la Mère Supérieure, sœur Marie-Alphonse de l’Enfant Jésus.
Ils restaient perplexes devant ce choix primordial à accomplir, d’autant qu’ils étaient priés – si j’ose dire en la matière – d’être innovants et de ne pas renouveler les anciennes et traditionnelles chaises de paille qui avaient brûlé pendant l’incendie.
- Pourquoi pas des rocking-chairs ? se hasarda Martin le premier diacre.
- C’est ça ! s’amusa son collègue Joseph, Jésus est devenu rock-and-roll dernièrement, mais tout de même ! Après quoi il ajouta avec malice : Et tu as pensé aux chaises percées !?
- Ce serait pour aérer une peu ceux qui auraient le feu aux fesses avant l’office ? plaisanta de nouveau Martin avant de retrouver son sérieux et dire : Mais bon, ce n’est pas un lieu pour rigoler comme ça ! Il nous faut des chaises pour s’asseoir, et c’est tout !
- Mais il nous faut IN-NO-VER, poursuivit Joseph. Pourquoi pas s’assoir à califourchon, on dit que c’est excellent pour les lombaires ?
- Et pourquoi pas pour jouer à saute-mouton ?! Non, je crois que cela ne conviendrait pas davantage à ce lieu de prière qu’à nos paroissiennes en jupes, continua Martin. Revenons-en aux choses sérieuses et arrêtons ce brainstorming iconoclaste. Dieu nous regarde, mon frère !
- OK, fit Joseph, mais je pense à des accoudoirs, ce serait plus confortable, non ?
- D’accord pour les accoudoirs ! Quoi d’autre ?
- Eh bien, une dizaine de chaises à porteur pour les infirmes, ce serait innovant, ça ! Tu ne crois pas ?
- Oui ! et avec une remontée mécanique pour accéder à la nef depuis les marches du parvis… Non, je rigole ! Quoique… fit Martin en éclatant de rire.
- Bon, trêve de plaisanteries, conclut Joseph, nous devons bientôt aller faire notre rapport à Sœur Marie-Alphonse de l’Enfant Jésus.
Alors s’ensuivit une sorte de prodige, qui pourtant n’étonna pas nos deux diacres.
- Ben, tiens, la voilà qui arrive !
On la distinguait mal, tout en haut de la nef, à cause du soleil qui entrait à pleins flots par les nouveaux vitraux, mais c’était bien elle ! Sœur Marie-Alphonse, la Mère Supérieure !
Bien assise sur une chaise d’un beau bleu métallisé, elle semblait suspendue au plafond de la nef, juste au-dessus du transept, et elle descendait doucement vers les deux diacres.
Ils levaient la tête pour la regarder s’approcher d’eux. Elle resta ainsi suspendue, les mains jointes, et finit par s’arrêter à quelques mètres au-dessus de Martin et de Joseph, en même temps qu’ils entendaient l’aria de Bach. C’était donc là une chaise musicale !
La Mère Supérieure se pencha pour appuyer sur un bouton placé sur le pied droit de la chaise. La musique s’arrêta alors et elle leur fit d’un ton sévère :
- Je vous écoute depuis le début ! Bande de galopins irrévérencieux ! Comment osez-vous plaisanter ainsi en ces lieux ? Venez donc près de moi.
À ces mots, ils se sentirent se soulever et ils se retrouvèrent en face de sœur Marie-Alphonse, étonnés de tenir ainsi debout à cinq mètres du sol.
De là-haut, tous les trois purent tenir un débriefing à propos des nouvelles chaises. Ils en conclurent que celle où était installée la Mère Supérieure était parfaite, surtout par sa couleur et par le fait qu’un sélecteur placé sur le pied gauche permettait de choisir entre plusieurs musiques sacrées. On pouvait même y adjoindre des écouteurs afin de ne pas gêner le reste des fidèles et rester seul avec soi-même, en parfaite harmonie avec ce lieu de prière. Et bien sûr, sœur Marie-Alphonse pouvait programmer et gérer l’ensemble à distance depuis son PC. Oui, c’était un bon choix qui conviendrait à la congrégation des fidèles de la nouvelle cathédrale.
Après quoi, tous trois redescendirent sur le sol, au milieu du transept.
Dès le lendemain, les chaises furent commandées dans toutes les nuances de bleu métallisé que proposait le fabricant et, le mois suivant, juste avant Noël, elles furent installées dans toute la nef principale et aussi dans les nefs latérales.
Parfois, lors des grandes occasions, certains fidèles sentent trembler leur chaise, et certaines, celles des plus croyants, montent au moment de l’Élévation jusqu’aux vitraux supérieurs, scintillantes dans un joli camaïeu de bleus métallisés, comme dans un rite supplémentaire qui est maintenant devenu familier aux paroissiens de ces cérémonies et qui renforce la conscience mystique de tous ceux qui espèrent, un jour, monter encore plus haut, jusqu’au ciel.
En atelier d’écriture – Villenave d’Ornon – Octobre 25


Est-ce une variation de
Notre soeur qui êtes aux cieux…
Comme quoi, cette image est vraiment inspirante et comme quoi aussi tu as vraiment bonne mémoire !
Je l’avais déjà oublié !
Sûr que c’était à La Chaise-Dieu !!