Introduction :

Il y a quelques années, une question vertigineuse posée par l’astrophysicien Hubert Reeves dans son livre L’Heure de s’enivrer m’a interpellé : l’univers a-t-il un sens ? Reeves y esquisse le portrait de deux forces fondamentales qui régissent le cosmos. D’un côté, il y a l’élan créateur de la vie – la tendance de l’univers à s’organiser et à se complexifier, de la naissance des étoiles jusqu’à l’émergence des êtres vivants. C’est un mouvement vers l’ordre. De l’autre, se trouve le principe d’entropie, qui mène inéluctablement au désordre, à la destruction et à la dissipation de l’énergie. C’est le mouvement vers le chaos. Ces deux forces sont le moteur d’une tension cosmique.

Le microcosme humain face au macrocosme cosmique

Il est fascinant de prolonger cette opposition au niveau du comportement humain. Si on ramène ces forces à notre propre échelle, nous en faisons l’expérience au quotidien. La lutte contre l’entropie n’est pas qu’une loi de la physique, c’est aussi un choix de vie.

  • L’élan vital à l’échelle humaine : C’est la quête de l’ordre. Des gestes simples comme faire de l’exercice, lire des livres et s’instruire ou veiller sur son alimentation sont des actes d’anti-entropie. Ils construisent l’ordre, maintiennent l’équilibre et s’opposent à la dégradation du corps et de l’esprit. C’est une forme de création et de préservation à notre propre échelle.
  •  On appelle cela la Néguentropie.
  • Le principe d’entropie à l’échelle humaine : C’est l’accélération du désordre. Des comportements comme le tabagisme, l’abus d’alcool ou la malbouffe poussent le corps vers le chaos et le vieillissement prématuré. C’est une manifestation de l’entropie qui, dans l’univers, se traduit par la dissipation des galaxies et la mort thermique finale.

Si le cosmos est soumis de manière irrévocable à l’entropie, l’être humain, lui, est capable de faire un choix conscient. Nous sommes à la fois soumis à cette loi universelle et capables de la combattre. C’est un paradoxe qui nous définit.

L’ordre moral et la quête de sens

Ce combat entre l’ordre et le désordre est au cœur de nombreuses philosophies et religions. Elles ne parlent peut-être pas d’entropie, mais le principe est le même. Les systèmes de croyance servent souvent de cadre pour cultiver l’ordre et combattre le chaos.

  • Les philosophies et religions de l’ordre : Les grandes doctrines religieuses encouragent la discipline et les bonnes actions : les Dix Commandements dans le christianisme, le Noble Sentier Octuple dans le bouddhisme, ou les Cinq Piliers de l’islam. Cette notion d’accumulation d’actes positifs, les hassanat dans l’islam par exemple, est une illustration parfaite de cette quête d’ordre. Chaque bonne action, même la plus petite, agit comme un rempart contre le désordre intérieur et l’égoïsme.
  • Les philosophies et religions du désordre : À l’inverse, les comportements considérés comme pécheurs sont ceux qui mènent au chaos. On les retrouve dans la notion des sept péchés capitaux du christianisme ou des trois poisons (la haine, l’avidité, l’ignorance) dans le bouddhisme.

Ces systèmes offrent un cadre pour cultiver la vie et combattre la “mort” au sens métaphorique.

Une tension entre instinct et conscience

D’où nous vient cette dualité ? La réponse se trouve dans un mélange d’inné et d’acquis.

  • Un sens de l’ordre inné : Notre cerveau est programmé pour chercher des schémas et créer de l’ordre. C’est une stratégie de survie, profondément ancrée dans notre évolution. Nos ancêtres devaient anticiper leur environnement pour survivre, ce qui a mené à la construction d’abris et à l’organisation de la vie sociale.
  • Une conscience de l’entropie acquise : La conscience de l’entropie, elle, est le fruit de l’observation et de l’expérience. L’exemple d’une maison qui se dégrade en l’absence d’entretien, ou d’une connaissance qui s’efface sans pratique, est un miroir de cette réalité. Nous expérimentons le déclin, la fatigue et la dissipation. Cette observation nous a fait prendre conscience que le désordre s’installe naturellement si on ne le combat pas.

L’ultime combat : la perpétuation de l’espèce

Si l’entropie est un mouvement vers le néant, comment l’humanité y résiste-t-elle le plus puissamment ? La reproduction est une réponse. Le besoin d’avoir des enfants peut être perçu comme une pulsion inconsciente pour perpétuer la vie et s’opposer au déclin. La reproduction transmet un patrimoine génétique, des valeurs et des connaissances. C’est la nature elle-même qui, par cet instinct, assure que la vie et la complexité continuent à prospérer. D’où l’importance de la transmission, de l’éducation et des enseignants.

La morale : une construction sociale pour l’ordre

Posons-nous une question plus philosophique : est-ce que la vie, en soi, est amorale ? Les concepts de bien et de mal ne sont-ils pas des constructions sociales destinées à maintenir l’ordre et à empêcher le chaos ?

D’un point de vue biologique, la vie est amorale. Le lion qui chasse la gazelle ne fait pas le “mal” ; il obéit aux lois de la survie. Les concepts de bien et de mal sont des outils humains pour la cohésion sociale. Certains penseurs, comme Howard Bloom dans son livre Le Principe de Lucifer, soutiennent que la violence et la compétition, loin d’être de simples défauts, sont des forces évolutives qui ont poussé les sociétés à se complexifier. Pour lui, la destruction d’un empire engendre la naissance d’un nouveau, et les guerres pour le territoire créent de nouvelles technologies. Ce cycle de création et de destruction est le véritable moteur de l’histoire.

On retrouve également cette idée chez Michel Foucault, qui analyse les rapports de pouvoir dans Surveiller et Punir. Pour lui, la morale et les normes sociales peuvent être vues comme des outils de pouvoir, des moyens de réguler les comportements pour maintenir un ordre établi.

L’élan vital et le principe d’entropie ne sont pas de simples concepts. Ils sont au cœur de l’univers, de notre psychologie et de nos sociétés. Ils sont le moteur de l’évolution, le paradoxe qui nous définit. Ce raisonnement ne demande pas d’être approuvé, mais d’être compris. Il s’agit d’une vision du monde qui voit au-delà des apparences morales pour s’intéresser aux forces brutes qui régissent le comportement humain.

 Le Paradoxe de la Néguentropie.
 Mais l’intelligence humaine et toute forme de vie agissent comme des accélérateurs d’entropie à l’échelle du système global, tout en créant de l’ordre localement. Tout ce que nous faisons pour créer de l’ordre consomme de l’énergie. Pour chaque morceau d’ordre que nous construisons (par exemple, une maison), nous générons beaucoup plus de désordre et de gaspillage (chaleur, pollution, énergie dégradée) dans l’environnement.

 En somme, tandis que le cosmos tout entier se dirige vers le désordre, l’homme mène un combat à la fois infime et puissant. Par sa quête de complexité, il crée et vit, sachant ou ne sachant pas, que son existence même, aussi belle soit-elle, ne fait qu’accélérer la grande marche de l’entropie.

En définitive, notre intelligence est une ressource trop précieuse pour être gaspillée. Continuons de la nourrir par la lecture, l’écriture ou la création musicale, sources d’émotions constructives. Mais surtout, le véritable enjeu de cette vie est de refuser l’encombrement mental. Car l’urgence de vivre pleinement est absolue : nous n’avons littéralement pas le temps de nous alourdir de pensées toxiques inutiles.

Je suis particulièrement reconnaissant envers Loki, dont les commentaires pertinents m’ont incité à approfondir mes recherches et à rectifier mes erreurs.
                                                                                                                                 Gilbert