La pierre parle à mes mains
lorsque je la saisis.
Je suis son maquilleur,
je fais sortir sa face,
sa plus belle apparence,
enfermée dans sa gangue.
Avec mon burin,
je lui donne sa forme.
C’est elle qui choisit,
qui me dit où frapper.
Et lorsque satisfaite,
elle me dit d’arrêter,
je la couche serein
sur son lit de mortier,
mortier maigre de chaux,
comme on l’a toujours fait.
Alignant ces cailloux,
Je compose une phrase,
surtout sans me tromper.
Chaque pierre a un sens
Des mots pris au hasard
ne font pas un discours.
Mis n’importe comment,
cela ne veut rien dire.
Je compose un poème
de ces blocs alignés,
et de ce tas de pierre,
je fais un escalier.
Gilbert



Gilbert, tu as choisi pour illustrer ton poème, deux photos de ta propriété ! Tu as bien fait, car charité bien ordonnée, commence par soi-même…
De plus, c’est deux photos, illustre bien ton poème.
La pierre, quel matériau exceptionnel !
Souvent, je suis resté admiratif devant des artisans en train de poser des pavés. C’est non seulement une manipulation difficile, mais aussi un art…
Comme Hermano, récemment, qui a donné une conscience à un vélo d’appartement, toi, tu donnes une conscience au pavé que tu manipules. Tu as raison. Je pense que les objets ont une âme et j’ai écrit moi-même de nombreuses nouvelles sur des objets ayant une personnalité. Tu pourras le vérifier en consultant notre site.
J’ai toujours pensé que la pierre était un matériau exceptionnel et quasiment immortel.
Il suffit de voir les routes romaines, qui ont défié le temps, alors que nos routes goudronnées sans entretien se remplissent de nids de poule. Et on pourrait multiplier les exemples de monuments en pierre, qui ont traversé les siècles : les pyramides égyptiennes ou mayas, les monuments grecs et romains, etc.
Et que dire des édifices en fer : la Tour Eiffel, les ponts, etc.
Quand restera-t-il dans plusieurs siècles, s’ils ne sont pas entretenus régulièrement !
Notre civilisation est vraiment la civilisation de l’éphémère, le papier malgré sa fragilité, les pierres gravées pourront être lus plusieurs millénaires après. Que restera-t-il de ces objets informatiques que nous chérissons tendrement ?
Dans ton poème, tu décris bien, la symbiose entre l’artisan et le pavé qu’il aligne. C’est un acte d’amour entre l’homme et la matière. Un geste presque érotique.
Quand tu parles de mortier, je pense aussi souvent aux murets rencontrés dans la campagne. Où chaque pierre a été alignée avec soin sans chaux ni mortier. Les siècles les ont à peine détériorés…
Merci de cette ode au travail de la pierre.
Merci Loki pour ce commentaire si juste et pertinent. Je fais principalement du carrelage, un matériau fabriqué en usine, sans âme, sans différence. Mais ma passion reste la pierre. Je suis dans un état second quand je choisis la pierre. Je la prends, et mes mains écoutent, scrutent ses imperfections. Et puis, d’un seul coup, je sais. La pierre me l’a dit. Le burin (en fait c’est un burin que l’on appelle “chasse”, en carbure, qui coûte en moyenne cent euros) et massette à la main, j’entre dans une forme de méditation extrêmement concentrée. Je vois le futur, je connais le résultat, la forme que je crée. Cette pierre a une histoire. Elle est beaucoup plus vieille que moi, et je lui dois le respect. C’est un morceau de la Terre qui nous porte. C’est pratiquement la même jubilation que lorsque j’écris un poème. Même après ma retraite, je continuerai de travailler la pierre.
Je suis vraiment très ému par ton magnifique poème.
Il vient du fond de toi-même, dans cette confrontation à la matière que les imbéciles méprisent.
Tu as l’honneur d’exercer ce magnifique métier, car l’homme s’honore dans sa création à partir de la matière. La grandeur n’est pas que dans les idées, l’œuvre matérielle le grandit au moins autant. Je n’ai jamais eu de meilleur plaisir de la conversation qu’avec des artisans évoquant leur métier, récemment un ébéniste me parlait de son travail, du bois, de son désir et de son plaisir à faire beau, de techniques sophistiquées qu’il faut apprendre et maîtriser au service de la beauté. Je percevais la façon dont il appréhendait le monde à travers ce matériau vivant et c’était un large regard.
Mais les pierres aussi sont vivantes. “C’est elle qui choisit qui me dit ou frapper”.
Alignant ces cailloux,
Je compose une phrase,
surtout sans me tromper.
Chaque pierre a un sens
Des mots pris au hasard
ne font pas un discours.
Mis n’importe comment,
cela ne veut rien dire.
Je compose un poème
de ces blocs alignés,
et de ce tas de pierre,
je fais un escalier.
Que c’est beau !!
Merci beaucoup, Chamans, pour ton commentaire.
Ce genre de travail me fait souvent penser à la phrase d’Aristote : “Le tout est supérieur à la somme des parties.”
Au départ, le tas de pierres n’est qu’un amas de matière inerte. Une fois façonnées et agencées, elles donnent naissance à un escalier. C’est à cet instant que je crée de l’ordre, de la beauté et une fonction : permettre de monter et de descendre une déclivité ardue.
Je me dis souvent que dans quatre cents ans, l’artisan de l’ombre que j’étais sera oublié, mais mon escalier, cette partie de moi, sera toujours là.
Et puis tu as vu les photos. Il est pas beau mon escalier en pavée d’écurie ?! (oui, ces pierres s’appellent des pavées d’écurie) 🙂
Bonjour Gilbert,
Quel poème sur la pierre ! Tu l’as fait parler d’une manière presque cosmique.
Elles te guident et tu exécutes les formes qu’elles doivent prendre et la magie opère.
Tu en fait un escalier qui est magnifique et qui en appelle au respect.
Les photos décrivent le travail fantastique que vous avez construit en osmose totale.
La pierre est d’une force colossale et extraordinaire. Elle évoque ses avantages à tenir la route pour des siècles.
Tu peux être fier de ce travail qui tiendra des lustres et des lustres.
Et ton poème marque la beauté de la réalisation faite en commun.
Et j’aime beaucoup les dernier vers qui en disent long :
Je compose un poème
de ces blocs alignés,
et de ce tas de pierre,
je fais un escalier.
Que c’est beau !!
Merci pour ce moment d’évasion quelque peu hors du commun.
À te lire pour d’autres évasions poétiques.
Pat
Je te remercie Pat pour ton commentaire si élogieux. Ce poème me trotte dans la tête depuis longtemps. Et puis, il est sorti tout seul, d’un jet. Plusieurs mois de gestation pour enfin accoucher ! 🙂
Je suis moi aussi touché par ce texte si juste et qui évoque si bien une sorte de communion avec la matière.
En particulier, je trouve les quatre derniers vers magnifiques, où l’artisan se mue en artiste.
Pour le début, il me semble que, pour rendre le texte plus poétique, plus “intime”, j’aurais bien essayé de tutoyer cette pierre, mais je ne sais pas si cela fonctionne avec la deuxième partie… :
Pierre, tu parles à mes mains
lorsque je te saisis
Je suis ton maquilleur
je fais sortir ta face
… …
Merci, Hermano, pour ton commentaire. Effectivement, j’aurais pu parler à la pierre, ce qui aurait rendu mon poème plus intime. Je n’y ai pas pensé. En modifiant légèrement quelques vers, je pourrai le réécrire.
Comme je l’ai dit dans un autre commentaire, cela faisait longtemps que je voulais écrire sur ce sujet, mais je n’y arrivais pas. C’est pourquoi je parle de gestation et d’accouchement final, puisque je l’ai écrit en moins d’une demi-heure, un matin au réveil (J’ai mis plus de temps à insérer les photos, je ne suis pas très doué avec l’informatique 🙂
Dans le silence des âges, elle repose,
Témoin des luttes, des peines, des roses.
Elle a vu s’élever des cœurs en colère,
Des rêves gravés sous la lumière éphémère.
La pierre, mémoire d’une terre meurtrie,
Racontent des histoires, des cris, des envies.
Ses strates s’entrelacent, parentes du temps,
Chaque fissure murmure à l’oreille des gens.
Des cités grandioses aux ruines oubliées,
Elle porte en son sein les espoirs égarés.
Les mains qui taillent, sculptent, façonnent,
Écrivent sans fin les légendes des hommes.
Mais l’avenir se dessine avec force et éclat,
La pierre en ciment des rêves de demain,
Elle devient le socle où bâtir notre foi,
Un pont entre hier et le chemin humain.
Sous le poids des siècles, elle n’a pas plié,
La sagesse est gravée dans son cœur de granit.
Elle est l’héritage que nous portons en nous,
Le passé utile pour tracer nos rendez-vous.
Dans les fondations d’un monde à venir,
La pierre reste là, solide, sans faiblir.
Elle unit les générations, les luttes, les chants,
Passé et avenir, ensemble, maintenant.
@Loki. Ton poème m’a tellement ému, tu m’as vraiment touché. Je suis peut-être trop émotif, mais la sincérité de ton geste est bouleversante. Toi qui te dis réfractaire à la poésie, tu exprimes ici ton admiration pour la pierre d’une manière noble, respectueuse et quasi spirituelle. Tu es sorti de ta zone de confort pour nous livrer une émotion et un ressenti très forts.
Ce poème est une lumière. Pour moi, tu n’es plus Loki, mais Baldr. Merci beaucoup pour ce texte magnifique.